Konrad Lorenz - L'agression - Une
histoire naturelle du mal
Les couleurs vives de certains poissons sont symptomatiques de
l'agressivité qu'il se portent mutuellement. En effet les espèces aux couleurs
plus ternes sont généralement beaucoup plus paisibles. Les couleurs peuvent
s'estomper ou disparaître lors du repos ou une fois que le grand âge survient.
Les jeunes vigoureux qui doivent se prouver qu'ils existent sont les plus
étincelants.
C'est ainsi que ce biologiste et zoologiste autrichien commence son ouvrage
paru en 1963 où il a pu observer ces comportements agressifs en aquarium et in
vivo en Floride. Si aucun congénère variétal n'est présent en captivité, il se
défoule sur les espèces les plus proche biologiquement ou chromatiquement.
L'agressivité a trois fonctions principales: la bonne répartition d'individus
dans un espace donné, la sélection effectuée par des combats entre rivaux et la
défense de la progéniture.
Les prédateurs n'exterminent jamais complètement leurs proies au risque de se
retrouver en situation de famine, par contre ils peuvent se montrer
destructeurs pour d'autres espèces qui ont aussi les même proies. La théorie
évolutionniste et conservatrice de l'espèce implique que notre congénère soit
un ennemi qui menace notre propre survie. Sauf accident, il y'a rarement un souhait d'éradication, le
plus souvent un éloignement ou un défi de montrer qui est le plus fort car il
faut quand même préserver son espèce. Trop de sujets pour trop peu de
ressources et c'est la haine de son prochain. C'est particulièrement vrai dans
les luttes de territoires des sédentaires. Néanmoins, les proies peuvent se
liguer pour exercer des harcèlements sur leur prédateurs et ainsi faire
pression. Pour les espèces nomades plus pacifiques entre elles, des luttes de
pouvoir apparaissent pour déterminer le chef de meute. Chez ces êtres sociaux,
les plus âgés font souvent office d'honorabilité et sont respectés par leur
expérience acquise individuellement.
Cette agressivité semble innée à toutes les espèces et si elle n'est pas
assouvie dans un acte violent, provoque frustration et se dirige vers le sexe
opposé dans un couple s'il n'y pas d'autre congénère dans les parages. C'est le
phénomène de bouc émissaire qui apparait souvent dans n'importe quel groupe. Il
faut bien passer ses nerfs sur quelqu'un ou sur quelque chose, comme briser
bruyamment un objet si on arrive à canaliser sa violence.
Peut-être pour éviter ces accès parfois incontrôlés, il existe une série de
rites que les animaux ou les humains effectuent pour communiquer entre eux ou
qui avaient une utilité précise que les générations suivantes ont oublié mais
qui continuent à les pratiquer bien qu'ils en aient perdu la signification. Il
existe des spécifications phylogénétiques qui prennent des centaines ou milliers
d'années, d'autres vont plus vite comme les pseudo-spécifications culturelles
qui différencient certains membres des différentes sociétés par de petites
nuances. Ces mécanismes ont pour but d'éviter trop d'accès agressifs mais
s'opposent à ceux de reproduction, nutrition ou fuite dans une sorte de
"parlement des instincts".
Il existe donc des mécanismes inhibiteurs de l'agression, une ritualisation de
combat factice chez beaucoup d'espèces. Le sport n'en est-il pas un ? La
soumission manifeste apaise les tensions mais il y a aussi une sorte de tabou
envers les juvéniles qu'on attaque pas du moins si l'on est capable de les
identifier comme tels.
Des groupements anonymes peuvent s'opérer pour résister ensemble à un prédateur
(tout en gardant un distance entre eux comme des mini territoires), sans
toutefois parler d'amitié plutôt de neutralité. Dans ces cas où il n'y a pas de
chef de meute, des hésitations d'un ou plusieurs sujets font ou pas se
précipiter le groupe dans une fuite. Une vision romantique et anthropomorphique
nous fait croire à une solidarité à toute épreuve entre couple qui se
reproduit, mais c'est loin d'être le cas pour toutes les espèces. La plupart du
temps il s'agit d'indifférence sauf dans certains cas comme les choucas, les
cygnes...Les rats sont décris brièvement comme une sorte d'exception de vraie
communauté sans vraiment de hiérarchie mais extrêmement violent envers les
membres d'une autre "ethnie".
Cichlides et les oies sont particulièrement étudiées par l'auteur, et surtout
ces oiseaux manifestent un amour envers leur partenaire qui peut durer une vie.
Des pulsions agressives sont souvent détournées au dernier moment envers un
bouc émissaire. C'est souvent avec les êtres capables d'un grand amour que se
manifeste la pire haire intra spécifique. Il est étonnant de constater que les
oies cendrées semblent les plus proches de nous en ce qui concerne les mœurs
amoureuses.
L'homme, par orgueil, a souvent du mal à admettre qu'il fait lui aussi partie
de la nature et un digne héritier de certains instincts primitifs hérités de
ses lointains ancêtres.
Certains ne veulent pas aller au delà de ce qu'ils considèrent comme
inexplicable de peur de perdre cette vénération qu'ils leur portent. Au
contraire, arriver à tout expliquer et démontrer rend ces merveilles encore
plus grandioses pour tout esprit un peu scientifique.
Dans l'histoire de l'évolution, la phylogenèse chez l'Homme qui n'est pas un
carnassier n'a pas développé des mécanismes de restrictions contre ses
penchants agressifs contrairement aux grands prédateurs. Une fois que les
premiers humanoïdes ont commencé à développer une pensée conceptuelle et les
premiers outils, rapidement cette coutume s'est répandue en quelques
générations bien plus vite que l'évolution phylogénétique, c'est pourquoi
l'instinct agressif a pris le dessus avant d'être embarrassé par une série de
mesures construites par la morale responsable.
Les rites culturels qui baignent forcément tout nouveau né va le conditionner à
une certaine morale correspondant à son milieu. La puberté est une période de
rébellion contre cet ordre qui va engendrer un processus de fixation , une
sorte de force irrésistible qui va pousser les jeunes vers une cause bienfaitrice
ou pas et surtout se rallier à un groupement idéologique... Un enthousiasme
militant puissant va galvaniser son appartenance à un groupe et est directement
héritée de ses ancêtres pré humains dans des défenses collectives. Finalement
ces divisions partisanes sont dans nos gènes, il ne peut y avoir une cause
commune universellement ralliée. Il faudra toujours des opposants pour
satisfaire notre soif intrinsèque de lutte surtout si notre situation semble
menacée.
Pour terminer sur une note optimiste, l'auteur suggère surtout que tout le
monde ait conscience de notre atavisme. Au lieu de refouler notre violence qui
entraine d'autres problèmes, il faut la canaliser par des réorientions de son
courroux comme la pratique du sport ou du défoulement sur un objet. Une belle
envolée humaniste clôture cette approche biologique du mal avec des espoirs de
catharsis entre nations qui empêcheront les guerres, une meilleur connaissance
de "l'étranger" qui le rendra plus amical donc moins attaquable. Une
foi en l'art, l'humour et la vérité scientifique qui dépassent les frontières sont
les seules causes qui vaillent la peine, communes à tous les humains, de
vraiment diriger son enthousiasme militant.
Excellente analyse et passionnante à
lire de ce pionnier de l'éthologie, prix Nobel de physiologie et médecine en
1973 mais qui avant de devenir un grand humaniste a adhéré au nazisme...

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