Olivier Rey - Une folle solitude - Le
fantasme de l'homme auto-construit
Cet essai paru en 2006 est dense et souvent complexe, il faut s'accrocher, parfois se demander où l'on va tant les digressions sont nombreuses et pourtant tel un nageur téméraire qui s'éloigne du rivage, l'auteur revient toujours mettre pied à terre pour se rappeler à notre bon souvenir notre condition d'animal terrestre. Olivier Rey est à la fois mathématicien, philosophe, écrivain et enseignant à la Sorbonne.
L'image qui va nous guider tout au long de cette longue analyse est celle du retournement
du sens des poussettes dans les années 70-80. Jusque là l'enfant était face à
celle ou celui qui le pousse (souvent ses parents) alors que depuis 40 à 50
ans, l'enfant regarde vers l'avant, le monde extérieur.
La famille est théoriquement la base de notre éducation, c'est elle qui
s'occupe de l'être fragile que nous sommes à la naissance en pourvoyant à nos
besoins élémentaires mais aussi à une certaine transmission culturelle. Des
Perses aux Grecs en passant par la Bible, on s'est souvent attelé à réguler les
tentations de l'inceste . Je me suis un peu perdu dans les nombreuses
références mythologiques. Le parricide qui semblait si courant et grave à
l'époque, à tel point qu'on s'est senti obligé d'édicter des lois spécifiques
pour le punir plus sévèrement qu'un simple meurtre. L'histoire d' Œdipe apparaît dans un tel moment
(repris par après par Freud). A noter que la parricide a perdu son statut
d'incrimination spécifique en France en 1994 au profit de « meurtre d'un
ascendant légitime ou naturel ou sur les père ou mère adoptifs ».
On peut trouver dans l'inceste et le parricide une vraie rupture dans la
tradition causale père + mère = enfant. Symboliquement apparaît une possibilité
d'autocréation: l'Ouroboros. Personne ne peut pourtant s'autoféconder. Un
nombriliste est quelqu'un qui ne regarde que son nombril pourtant seul vestige
de son attachement à la mère qui nie l'idée d'un auto-engendrement.
Adam et Eve en tant que premiers humains avaient-ils un nombril? Les
théologiens se sont longuement disputés à ce sujet.
Avec les Lumières, on a assisté à un glissement de la puissance de Dieu dans
celle de la raison, on s'est mit à croire au Progrès.
La société moderne justifie sa course au progrès car depuis le premier outil du
néolithique, les hommes ont toujours voulu progresser donc pourquoi ne pourrait
on pas aller toujours plus loin? C'est comme avec un élastique, on peut le
tendre toujours plus fort sans qu'il casse jusqu'au moment où il cède comme des
améliorations scientifiques qui échapperaient soudainement au contrôle humain
(OGM, clonage ..). Ces avancées scientifiques vont dans le sens d'une
émancipation de la figure du père et de la mère via la fécondation in vitro par
exemple.
Une certaine idée du monde actuel tente de s'émanciper de toute culture ou
tradition, de tout totem dans une illusion d'auto construction pure où chacun
serait son propre dieu.
L'enfant qui regarde devant dans sa poussette ne doit plus avoir pour modèles
ses parents, mais le monde qui s'offre à lui et le laisser lui même se
construire librement. L'éducation progressiste veut casser les codes du passé
de l'éducation d'autres temps. Celle là
même qui a pourtant nourri les grandes vocations de curiosité scientifique.
L'auteur le rappelle encore, c'est sur base d'un état des choses imparfait que
nait la volonté et la curiosité prompte à l'amélioration.
La Science qui a vraiment fait ses premiers pas lors des Lumières et est
apparue à une époque où la pensée était soumise à une forte autorité de
l'Eglise. Ces motivations étaient dictées sans doute par une envie de
s'émanciper du joug théologique et ainsi se donner une impression de grande
liberté intellectuelle. Ces émulations par effet boule de neige ont donné la
grande révolution industrielle qu'on a connu ces derniers siècles. Encore au
début du XXème siècle les vocations étaient nombreuses pour embrasser une
carrière scientifique.
Pour revenir à ce changement de paradigme de l'inversion du sens des poussettes
apparu dans les années 1970-80 né après les grandes contestations des années
60, on s'est retrouvé dans un monde beaucoup moins soumis aux dogmes religieux.
Sans les contraintes idéologiques et autoritaires de l'éducation, sans doute
les élans d'acquérir un esprit libre se sont estompés et ont fait chuter
l'embrassement de carrières scientifiques ces dernières décennies par effet
contraste. Une autre raison serait que contrairement au rock n roll, la science
efface le culte de la personnalité, ce sont les idées ou les découvertes qui
sont mises en avant, pas leur auteur. Ce glissement vers l'enfant roi qui met
en avant ses supposées qualités intrinsèques doit lui même construire sa vision
du monde, provoque peut-être un
désintérêt d'un domaine qui met de côté l'égo.
Sans cesse poussé à montrer le meilleur de lui-même mais pas toujours
récompensé découlent des vagues de dépression et d'ennui. Mais pour contrer
cela la science propose des antidépresseurs!
Sans une solide base de savoirs construits, contestés, remodelés et enseignés
par le passé qui doit malheureusement passer par une certaine phase autoritaire,
on a pas la base pour les réfuter, tenter de les améliorer etc. La Science est
par définition en perpétuelle évolution mais il ne sert à rien de vouloir à
chaque génération réinventer la roue. Tout critique se base par essence à un
état de fait du passé.
"La vérité ne peut s'exprimer en une seule phrase" de Hegel signifie
que sans un terreau issu de la digestion du passé, une vérité ne veut rien dire
sortie de son contexte. On peut critiquer le monde actuel, mais déplorer les
effets actuels sans remettre en question les causes n'a pas de sens. Pour
pouvoir les remettre en question, il faut en avoir connaissance.
Voilà une lecture dont on ressort un peu retourné et qui floute un peu la
frontière qui semble indéboulonnable entre idées progressistes et réactionnaires.

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