Jean Baudrillard - Le système des objets


Jean Baudrillard - Le système des objets

En 1968 alors que cette décennie de contestations et d'une forme d'émancipation touche à sa fin, le système capitaliste en plein essor nous inonde d'objets produits en série et il faut bien s'organiser pour intégrer dans son intérieur le fruit de cette nouvelle corne d'abondance.

Jean Baudrillard est un philosophe et sociologue français qui s'est attaché particulièrement à la sémiotique dont le style peut parfois tourner au verbiage. Ceci est sa première publication et le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'est pas une lecture aisée tant l'auteur semble trouver un plaisir à compliquer les choses. Mais il faut reconnaître que j'y ai quand même trouvé une sacrée matière à réflexion et une certaine convergence avec d'autres lectures.

Contrairement au Vivant, on n'a pas encore classé les objets en espèces, genres, familles...
Après la Guerre 40, il faut oublier ce mauvais souvenir et croquer une vie nouvelle. La maison change de visage et se peuple de meubles avec toute une ribambelle d'accessoires, de gadgets censés améliorer notre quotidien. Il faut pouvoir ranger tout ça, optimiser son chez soi.

Dans le système fonctionnel ou le discours objectif, l'ambiance de la vie domestique change véritablement avec l'arrivée de nouvelles couleurs aux tons dits chauds/froids, les matières dites naturelles ou artificielles. Le bois n'est plus que chêne mais prend des allures d'exotisme avec des teins plus clairs, des textures différentes. Par opposition au quotidien, les vacances sont un déplacement de l'habitat dans la nature quand elles riment avec camping. Dans le même ordre d'idée le verre donne l'illusion que l'extérieur peut pénétrer chez soi alors qu'en vérité il permet de contempler le spectacle de la nature. Intimité ou distance, il faut garder le caractère fonctionnel dans le sens "adapté à un ordre ou un système". L'homme reste le maitre du jeu, le grand contrôleur alors que les tâches les plus banales sont facilitées par ces objets modernes. Il ne doit plus faire fonctionner sont corps entier pour aller chercher l'eau au puits, allumer un feu, il se contente de n'utiliser que ses doigts pour actionner un commutateur. D'où la nécessité nouvelle de pratiquer un sport pour canaliser son énergie devenue abstraite. Le foyer qui cumulait les fonctions de chauffage, éclairage, cuisine n'existe plus et a donné lieu a une spécialisation de chaque fonction.

" L'homme devient moins cohérent que ses objets. Ceux-ci le précèdent d'une certaine façon dans l'organisation de l'ambiance et donc emportent ses conduites."

L'aspect fonctionnel primaire et secondaire d'un objet tente sans cesse de maitriser une nature qui nous angoisse en invoquant une naturalité. Tel objet imite des formes naturelles devient abstrait mais systématisé. L'idée de naturalité dans son intérieur est en fait un ersatz de la nature.
Dans le système non-fonctionnel ou discours subjectif, on a affaire à une série d'objet vides d'une réelle utilité. On expose de l'ancien prétendument authentique dans une sorte de nostalgie d'un temps passé sans en trouver de véritable usage. Jean Baudrillard va loin dans la psychanalyse de gens qui font collection d'objets qui seraient restés calés au stade anal... Les animaux domestiques sont les objets parfaits .

"Chiens, chats, oiseau, tortue ou canari, leur présence pathétique est l'indice d'un échec de la relation humaine et du recours à un univers domestique narcissique, où la subjectivité alors s'accomplit en toute quiétude." Toujours au rayon freudien " ...ils jouent un rôle de régulateur d'angoisse de la castration - rôle que joue éminemment aussi tous les objets qui nous entourent .(...) C'est le seul "être" dont les qualités exaltent ma personne au lieu de la restreindre."
Bref, ce culte de l'objet (vivant dans le cadre de l'animal domestique) est le signe d'une régression mais ils jouent un rôle de régulateur de la vie quotidienne  et empêchent bien des névroses.
Prenons l'horloge : "La chronométrie est angoissante lorsqu'elle nous assigne aux tâches sociales; mais elle est sécurisante lorsqu'elle substantifie le temps et le découpe comme un objet consommable". La montre personnalise la miniaturisation des choses et nous donne l'illusion de maitriser le temps.
Posséder une collection d'objet, dont des exemplaires rares, est une matérialisation de la jalousie, un certain sadisme de la séquestration. On ne prête pas son moi, son équivalent narcissique. Le fait de manquer d'un élément pour en faire une collection complète garde un intérêt alors qu'une collection finie signe son arrêt de mort.

A force de technicité, les objets échappent de plus en plus à notre compréhension. Il y a comme une obsession de l'automatisation du monde. Cela peut nous paraître abscond en 2026 alors que nous sommes submergés de gadgets au fond loin d'être indispensable à la vie. L'auteur tente de mettre le doigt sur l'engrenage qui a été enclenché avec la révolution industrielle et qui nous a mené à un système de mécanisation à outrance vide de tout rapport concret.

On arrive aux modèles et séries d'objets toujours plus personnalisés. Contrairement aux anciens systèmes de l'Est où on ne trouvait qu'un type d'objet par fonction, on devient obligé de choisir entre la marque unetelle et une autre. Toujours l'objet est grevé de caractères inessentiels pour satisfaire à la personnalisation (couleurs, chromes sur les voitures...). Avant de démarrer des productions en série, il y a un phase de "test" du modèle dans les sphères bourgeoises avant de devenir accessible à tous.
Mais bien sûr nous connaissons différentes qualités qui ne sont pas abordables financièrement à tous.
L'éphémèrerité (oui le mot existe) est une condition pour rendre attractif le dernier modèle. Mais sur ce sujet, Gilles Lipovetsky dans son " Empire de l'éphémère" a bien creusé. L'obsolescence programmée n'est plus à démontrer (voir Serge Latouche).

Alors qu'avant, on épargnait parfois toute une vie pour se payer LA voiture, la salle à manger dans une logique d'effort-récompense, la donne change avec l'emprunt.
" La consommation précède la production". Sorte de système féodal fait de consentement du travailleur qui s'asservit d'avance. 
Dans ce système d'objet, le crédit joue un rôle important qui est lié à l'idée du "métabolisme obsolescent planifié". Il va nous falloir autant de mensualités pour régler le solde et que le bien nous appartienne enfin mais à ce moment là il sera dépassé par un autre qu'il nous faudra acquérir à crédit. Ou alors il sera subitement défectueux. " Nous sommes continuellement en retard sur nos objets". Les produits de luxe sont souvent payés comptant ce qui ajoute à leur prestige. Le crédit est vu comme un handicap mais amplifie le désir de consommation.

Rien ne serait possible sans la Publicité qui par son omniprésence légitimise le système malgré notre scepticisme quant à telle ou telle marque. La pub "nous offre" de la chaleur, des choses qui s'adaptent à nous etc. Cette rhétorique nous ferait oublier que c'est nous qui finançons la pub en consommant toujours plus ce qui produit plus de pub et ainsi de suite. La charge érotique de la pub n'est plus à démontrer et entretien la frustration. Elle nous donne l'illusion réconfortante que la société s'occupe de nous. Douce persuasion qu'il faut s'intégrer à la société pour pouvoir jouir de tous ses avantages.
Il faut aussi donner le sentiment d'unicité au consommateur, que le produit a été taillé sur mesure pour lui alors qu'il n'a le choix qu'entre la peste et le choléra et surtout cet impératif de le posséder le fait rimer avec tous ses semblables.  "(...) il n'est pas plus gênant pour les fous d'être quatre ou cinq à se prendre pour Napoléon dans les même asile. Car la conscience se qualifie non dans la relation réelle, mais dans l'imaginaire."

La conclusion amorce son second livre intitulé sobrement "La société de consommation" que je lirai sans doute un jour.



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