
Carlo Michelstaedter - La persuasion et
la rhétorique & Appendices critiques
Voilà un philosophe austro-hongrois maudit tombé dans l'oubli. Je n'en avais
jamais entendu parlé, c'est dans les sombres essais de Baudouin de Bodinat que
son nom m'est apparu. Et le fait qu'il se soit suicidé juste après l'écriture
de cet essai m'a un peu titillé. Ce jeune homme de 23 ans qui se donne la mort
en 1910 bercé de philosophie va tenter un mémoire qui est profondément baigné
des antiques penseurs et j'avoue que j'avais peur de n'y rien comprendre,
n'ayant pas les références nécessaires. Nombreuses sont les citation en grec
dans le texte, mais au final cela n'alourdit pas la lecture comme pourraient le
faire des notes en fin de livre. C'est assez pessimiste, étrange et plein de
digressions.
D'abord De la Persuasion. C'est presque un exercice de style sur la logique,
sur notre profonde tendance à ne jamais atteindre ce qu'on désire. Cela fait
partie de la physique: un objet est attiré vers le bas par l'attraction
terrestre sans jamais atteindre son but. Nous ne cherchons qu'à assouvir nos
plaisirs égoïstes mais nous ne possédons rien si ce n'est notre propre
conscience du monde qui varie sans doute d'un individus à l'autre. Chacun se
sert d'autrui pour rassasier ses désirs (la fleur se sert de l'abeille pour
disperser son pollen, l'abeille se nourrit du nectar pour sa descendance). Notre
bref passage terrestre ne fera qu'effleurer les choses qui pour la plupart nous
survivront. La crainte de la douleur est représentée par un dieu inventé pour
nous rassurer illusoirement. Mélancolie, remords, peur, colère...sont des
sentiments tellement familiers que nos terreurs peuvent naitre de notre
clairvoyance sur notre condition. C'est fort nihiliste et sombre, on pourrait
penser à du Cioran avant l'heure...
De la Rhétorique.
Dans notre nullité, notre insignifiance, nous cherchons à nous rassurer en
s'imaginant "être" et nous
voulons le faire savoir en déblatérant des pensées aux autres. C'est cela la
rhétorique, un miroir apaisant qui nous
renvoie notre illusion quand les autres nous répondent "oui tu es".
Nous pensons que notre vision est l'absolu de tout le monde.
Qu'est-ce que la réalité? La perception de nos sens? Nous ne voyons pas d'un
même regard un ami qu'on apprécie et un personnage qui nous débecte. Pourtant
il s'agit bel et bien d'une même personne. Que peut évoquer un morceau de pain
si nous avons faim et lorsque nous sommes rassasiés?
On essaie de définir une objectivité qui finalement n'est que subjectivité
d'après l'auteur. Les scientifiques s'obstinent dans la rhétorique à démontrer
des choses, alors que notre propre œil ne peut tout voir et que nous sommes
dirigés par nos sensations.
"C'est ainsi que nous trouvons quelque soulagement au spectacle
décourageant des chemins ensanglantés de l'histoire: dans l'actualité de nos
fins et de nos intérêts, bref dans l'égoïsme, qui, sur la rive tranquille,
jouit de là en sécurité du spectacle lointain de la masse confuse des
ruines".
Chacun cherche sa petite sécurité tant l'esclave que le maitre, les deux étant
liés: la sécurité des chaines de l'un qui contre un travail est protégé comme
outil de travail du maitre qui ne doit plus fournir d'effort si ce n'est celui
de nourrir son esclave. Les progrès
abêtissent l'individu puisqu'il devient de plus en plus interdépendant des
autres.
L'homme nait aujourd'hui avec l'héritage des siècles d'évolution, de tout ce qui
a été débattu. La rhétorique n'est plus qu'un lieu commun. Une fois que l'homme
se retrouve nu, que le blabla s'effondre, il tâte la violence de la nature et
ne peut compter sur ses propres forces.
La société s'essaie à façonner les hommes pour qu'ils reproduisent les ordres
docilement sans se poser de questions. "Tu comprendras quand tu seras
grand" mais une fois adulte, nous reproduisons les mêmes contraintes sur
les plus jeunes et la roue tourne indéfiniment.
Nous sommes donc "persuadés" toute notre vie et nous répétons comme
des perroquets tout cela dans la rhétorique.
Dans les Annexes ça turbine bien dans les raisonnements de philosophie ou de
logique où il y a parfois de quoi se
perdre un peu... Mais c'est pour justifier tout ce qui précède.
L'homme se complait dans la suffisance, il ne se pose pas la question du
pourquoi il vit, il se contente de répéter à l'envi les mêmes schémas qu'on lui
a inculqué.
"Craindre la mort n'est autre que paraître sage sans l'être" Socrate
rapporté par Platon. Certains thèmes développés par Platon puis Aristote sont
débattus avec parfois des concepts assez abscons, des notes plus longues que
les pages etc ...A tel point que j'ai fini par abandonner les 100 dernières
pages.