Jean de La Bruyère - Les caractères





Jean de La Bruyère - Les caractères


Monument de la littérature française du XVIIème siècle, il n'a pourtant publié qu'un seul ouvrage en 1688 mais celui ci a été complété et réédité les années suivantes. J'ai du fouiner et puis faire extraire des réserves de la bibliothèque cette version intégrale qui se présente sous la forme d'une édition de 1964 de presque 500 pages.

Après une préface qui situe l'époque ,le style et une biographie succincte de La Bruyère, arrive un Discours sur Théophraste par l'auteur.
Ce philosophe de la Grèce Antique né vers 372 avant JC et élève d'Aristote, eu une grande influence sur les débuts d'une multitude de sciences, la législation, la pensée etc.
Auteur de nombreux écrits qui pour la plupart se sont perdus, référencés par Diogène Laërce au IIIème siècle après JC, Les Caractères furent traduit du grec par La Bruyère si j'ai bien compris.

Il nous propose sa version en introduction de ses propres "Caractères ou les mœurs de ce siècle" mais aussi pour justifier sa propre démarche.  Heureusement cette œuvre de Théophraste est courte car il faut l'avouer un peu rébarbative. Toutefois cela nous donne un aperçu des caractères humains déjà notables à l'époque comme différents types de bavards, avares, importuns, flatteurs avec un ton légèrement ironique.

En pointant les caractères qu'il a pu observer autour de lui (principalement dans le milieu français de la cour) c'est avant tout pour y permettre une remise en question et une correction de ses protagonistes. En fin de livre les "Clés des caractères" permettent de mettre un nom sur les personnages dépeints dans les seize chapitres dont beaucoup disparus des mémoires. Mais on peut quand même y noter Corneille, Richelieu, Racine, Boileau, Rabelais, Ronsard ... mais surtout pas de critique de Louis XIV !
Les maximes sont parfois courtes ou donnent lieu à de plus longs développements mais peuvent se lire sans réelle suite logique. On ne peut s'empêcher d'y voir un parallèle moraliste avec les Essais de Montaigne d'un siècle son prédécesseur bien que leurs approches soient différentes.

Je dois bien avouer que la lecture est plutôt ennuyeuse, j'ai même sauté certaines réflexions qui s'embourbent dans des faits de son époque sur des personnages inconnus. En son temps,  cela a du avoir bien plus de sens. J'ai du faire des pauses pour mieux digérer.
Les chapitres ont pour titre Des ouvrages de l'esprit, Des femmes, Du Cœur, De la Ville...


" Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer?"

"Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé"

A part quelques maximes intéressantes c'est assez plombant. J'ai retrouvé un peu d'intérêt au plus long chapitre De l'Homme dont voici quelques courts extraits (il faut bien le reconnaître très noirs):


"La vie est courte et ennuyeuse: elle se passe tout à désirer. L'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs ; on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous éteint : si l'ont eût guéri, ce n'était que pour désirer plus longtemps."


" Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre."


" Il n'y a pour l'homme que trois évènements: naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre"


Comme si ça ne suffisait pas, le dernier chapitre nommé "Des esprits forts" est un plaidoyer pour la religion (chrétienne) qui définitivement relègue à mes yeux La Bruyère dans le tiroir rasoir.
Bref, sur 400 pages il n'y a que quelques maximes qui en valent la peine à mon sens.
Si on en veut encore après on peut encore un peu perdre son temps avec une introduction pleurnicharde à son propre discours lors de son intronisation à l'Académie Française le quinzième juin 1693. Il encense Richelieu d'autres dignitaires de l'Académie.


" Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne ; et si on les goûte, je m'en étonne de même."


 

Philippe Marczewski - Quand Cécile


Philippe Marczewski - Quand Cécile


Depuis sa sortie en 2024, je me réjouissais de ce troisième roman de l'auteur liégeois qui est pour le moins doué pour se renouveler tant diffèrent les styles de  "Blues pour trois tombes et un fantôme" en 2019 et "Un corps tropical" en 2021.

Dérouté, je l'ai été par la forme d'une très longue phrase ininterrompue qui donne un rythme qui nous empêche presque de lâcher le livre. Pas un point pour respirer si ce n'est celui des initiales des différents protagonistes qui sont anonymisés en contraste avec cette Cécile qui rayonne comme un unique soleil. Ce choix de l'auteur finit par installer un climat spécial à ce roman comme un long poème. En tous cas c'est une magnifique expression de ce que peut être un deuil, la disparition d'un être aimé qui s'est figé dans la mort alors que le monde continue de tourner, d'infliger les marques du temps qui passe sur les vivants. Les souvenirs et les photographies restent les seuls vestiges d'un humain dont le trépas à figé à jamais le côté vaporeux de la commémoration. Il ne restera plus rien quand tous les semblables qui ont gardé une trace du défunt seront morts à leur tour.
Les années passent et l'endeuillé prend conscience du manque, de ce qu'il a raté en fuyant un amour incertain à tel point que ça vire à l'obsession, il croit voir des réincarnations de Cécile dans la rue. Peut-être différentes réalités se chevauchent-elles et les fantômes passent de l'une à l'autre?

" la mort déchire la trame de l'espace et du temps, rompt la corde où la main court, à laquelle on se tient du matin au soir, un jour il y a un corps une voix une présence et soudain plus rien, même un être dans le plus profond coma est encore présent et sitôt mort ne l'est plus, le temps perd l'équilibre à cet instant précis, c'est une évidence, la fin de la présence et le début de l'absence sont concomitants, "


 

Olivier Rey - Une folle solitude - Le fantasme de l'homme auto-construit


Olivier Rey - Une folle solitude - Le fantasme de l'homme auto-construit

Cet essai paru en 2006 est dense et souvent complexe, il faut s'accrocher, parfois se demander où l'on va tant les digressions sont nombreuses et pourtant tel un nageur téméraire qui s'éloigne du rivage, l'auteur revient toujours mettre pied à terre pour se rappeler à notre bon souvenir notre condition d'animal terrestre. Olivier Rey est à la fois mathématicien, philosophe, écrivain et enseignant à la Sorbonne.

L'image qui va nous guider tout au long de cette longue analyse est celle du retournement du sens des poussettes dans les années 70-80. Jusque là l'enfant était face à celle ou celui qui le pousse (souvent ses parents) alors que depuis 40 à 50 ans, l'enfant regarde vers l'avant, le monde extérieur.
La famille est théoriquement la base de notre éducation, c'est elle qui s'occupe de l'être fragile que nous sommes à la naissance en pourvoyant à nos besoins élémentaires mais aussi à une certaine transmission culturelle. Des Perses aux Grecs en passant par la Bible, on s'est souvent attelé à réguler les tentations de l'inceste . Je me suis un peu perdu dans les nombreuses références mythologiques. Le parricide qui semblait si courant et grave à l'époque, à tel point qu'on s'est senti obligé d'édicter des lois spécifiques pour le punir plus sévèrement qu'un simple meurtre. L'histoire d' Œdipe apparaît dans un tel moment (repris par après par Freud). A noter que la parricide a perdu son statut d'incrimination spécifique en France en 1994 au profit de « meurtre d'un ascendant légitime ou naturel ou sur les père ou mère adoptifs ».

On peut trouver dans l'inceste et le parricide une vraie rupture dans la tradition causale père + mère = enfant. Symboliquement apparaît une possibilité d'autocréation: l'Ouroboros. Personne ne peut pourtant s'autoféconder. Un nombriliste est quelqu'un qui ne regarde que son nombril pourtant seul vestige de son attachement à la mère qui nie l'idée d'un auto-engendrement.
Adam et Eve en tant que premiers humains avaient-ils un nombril? Les théologiens se sont longuement disputés à ce sujet.
Avec les Lumières, on a assisté à un glissement de la puissance de Dieu dans celle de la raison, on s'est mit à croire au Progrès.
La société moderne justifie sa course au progrès car depuis le premier outil du néolithique, les hommes ont toujours voulu progresser donc pourquoi ne pourrait on pas aller toujours plus loin? C'est comme avec un élastique, on peut le tendre toujours plus fort sans qu'il casse jusqu'au moment où il cède comme des améliorations scientifiques qui échapperaient soudainement au contrôle humain (OGM, clonage ..). Ces avancées scientifiques vont dans le sens d'une émancipation de la figure du père et de la mère via la fécondation in vitro par exemple.
Une certaine idée du monde actuel tente de s'émanciper de toute culture ou tradition, de tout totem dans une illusion d'auto construction pure où chacun serait son propre dieu.
L'enfant qui regarde devant dans sa poussette ne doit plus avoir pour modèles ses parents, mais le monde qui s'offre à lui et le laisser lui même se construire librement. L'éducation progressiste veut casser les codes du passé de l'éducation d'autres temps.  Celle là même qui a pourtant nourri les grandes vocations de curiosité scientifique. L'auteur le rappelle encore, c'est sur base d'un état des choses imparfait que nait la volonté et la curiosité prompte à l'amélioration.

La Science qui a vraiment fait ses premiers pas lors des Lumières et est apparue à une époque où la pensée était soumise à une forte autorité de l'Eglise. Ces motivations étaient dictées sans doute par une envie de s'émanciper du joug théologique et ainsi se donner une impression de grande liberté intellectuelle. Ces émulations par effet boule de neige ont donné la grande révolution industrielle qu'on a connu ces derniers siècles. Encore au début du XXème siècle les vocations étaient nombreuses pour embrasser une carrière scientifique.
Pour revenir à ce changement de paradigme de l'inversion du sens des poussettes apparu dans les années 1970-80 né après les grandes contestations des années 60, on s'est retrouvé dans un monde beaucoup moins soumis aux dogmes religieux. Sans les contraintes idéologiques et autoritaires de l'éducation, sans doute les élans d'acquérir un esprit libre se sont estompés et ont fait chuter l'embrassement de carrières scientifiques ces dernières décennies par effet contraste. Une autre raison serait que contrairement au rock n roll, la science efface le culte de la personnalité, ce sont les idées ou les découvertes qui sont mises en avant, pas leur auteur. Ce glissement vers l'enfant roi qui met en avant ses supposées qualités intrinsèques doit lui même construire sa vision du monde,  provoque peut-être un désintérêt d'un domaine qui met de côté l'égo.
Sans cesse poussé à montrer le meilleur de lui-même mais pas toujours récompensé découlent des vagues de dépression et d'ennui. Mais pour contrer cela la science propose des antidépresseurs! 
Sans une solide base de savoirs construits, contestés, remodelés et enseignés par le passé qui doit malheureusement passer par une certaine phase autoritaire, on a pas la base pour les réfuter, tenter de les améliorer etc. La Science est par définition en perpétuelle évolution mais il ne sert à rien de vouloir à chaque génération réinventer la roue. Tout critique se base par essence à un état de fait du passé.

"La vérité ne peut s'exprimer en une seule phrase" de Hegel signifie que sans un terreau issu de la digestion du passé, une vérité ne veut rien dire sortie de son contexte. On peut critiquer le monde actuel, mais déplorer les effets actuels sans remettre en question les causes n'a pas de sens. Pour pouvoir les remettre en question, il faut en avoir connaissance.

Voilà une lecture dont on ressort un peu retourné et qui floute un peu la frontière qui semble indéboulonnable entre idées progressistes et réactionnaires.


 

Benjamin Nollevaux - Les arbres qui cachent la forêt


Benjamin Nollevaux - Les arbres qui cachent la forêt

C'est un ami forestier qui m'a glissé cet ouvrage dans les mains. Peut être pour s'épargner sa lecture car je sais que cette pratique n'est pas son fort.
Paru en 2023 et écrit par un garde forestier qui a voulu transmettre son amour des bois, il y parvient avec subtilité en mélangeant des moments contemplatifs, des réponses plus techniques sur son emploi du temps et quelques envolées vindicatives sur certaines mauvaises pratiques.

Son aire de travail se trouve quelque part dans la vallée de Semois. Le récit est organisé sous forme de chapitres qui s'étirent tout au long des saisons sur une année entière, on peut y gouter aux différentes ambiances qui animent ce vestige des nos milieux naturels. Le terme "Naturel"  est sans doute galvaudé quand on sait que plus aucune forêt primaire n'existe en Belgique et que la sylviculture a principalement une finalité financière. Son boulot varie entre martelage d'arbres plus faibles à éliminer pour favoriser la pousse de sujets prometteurs, gestion des divers utilisateurs comme les chasseurs. Une belle critique est faite de cette cruelle pratique archaïque qui se donne de faux airs de régulation et d'utilité publique alors que le nourrissage est largement pratiqué ainsi même que le lâcher de gibier. Mais les lobbies de la chasse sont parfois puissant et ça arrange bien les communes de percevoir des sommes parfois astronomiques pour concéder des droits de chasse à de riches notables.  Quelques attaques de loup créent la panique parmi les rangs de ces justiciers de bac à sable, des fois que le loup ferait concurrence à ces héros de la gâchette. 
On empêche la pratique du camping sauvage ou le passage dans des zones de quiétudes car cela perturberait la bonne marche de la vie forestière , mais on autorise des hordes avinées à pratiquer la battue ou des mastodontes à venir arracher en 10 secondes un arbre en écrasant tout sur leur passage. Ces contradictions sont habillement pointées du doigt par l'auteur.
Celui ci milite aussi pour une autre pratique de l'élevage de bois en laissant de coté la monoculture, les mises à blanc pour une régénération naturelle ou pour une gestion forestière à deux vitesses des sujets pour éviter un brutal changement du milieu.

Le récent attrait des Ardennes par les cohortes de touristes depuis le Covid amène son lot de désagrément et mène à s'interroger sur cette soif de vitesse, de rentabilité du temps, de bruit constant qui occulte notre capacité à nous remettre en question ou simplement apprécier l'instant. 
Très belle découverte des éditions Weyrich



 

Jean Malaquais - Le gaffeur


Jean Malaquais - Le gaffeur

J'attendais beaucoup de ce roman paru en 1953 dans une quasi indifférence et redécouvert par la suite. C'est surtout les mots de Des LivresRances qui m'avaient motivé.  Je me suis quelques fois perdu dans ces lignes fort bien écrites, denses et peu à peu j'ai finis par de moins en moins comprendre... En tous cas, j'ai relevé l'ambiance dérangeante, lourde qui flirtait avec le cauchemar. Un univers dystopique qui fait penser à Orwell ou Kafka voire un peu à Vian où le héro voit peu à peu sa vie lui échapper.

La Cité demande à ses citoyens une pleine obéissance à ses règles où toute poésie et originalité est proscrite. Alors que Pierre Javelin vient de recevoir une promotion pour son travail de colporteur et qu'il a à peine le temps de l'annoncer par téléphone à sa femme Catherine, tout se bouscule. Son logement est occupé par un drôle de couple et rapidement la vie lui échappe, elle est véritablement dissoute par les forces totalitaires de l'ombre. Une sorte d'angoisse se tisse autour de lui bien qu'il tente de trouver des alliés à sa marginalité. Il se rappelle comment sa femme le considérait mais il n'arrive plus à la retrouver.

Bref peut-être n'étais-je pas dans les meilleures dispositions au moment de ma lecture pour pleinement saisir l'essence de ce roman. 


 

Konrad Lorenz - L'agression


Konrad Lorenz - L'agression - Une histoire naturelle du mal

Les couleurs vives de certains poissons sont symptomatiques de l'agressivité qu'il se portent mutuellement. En effet les espèces aux couleurs plus ternes sont généralement beaucoup plus paisibles. Les couleurs peuvent s'estomper ou disparaître lors du repos ou une fois que le grand âge survient. Les jeunes vigoureux qui doivent se prouver qu'ils existent sont les plus étincelants.

C'est ainsi que ce biologiste et zoologiste autrichien commence son ouvrage paru en 1963 où il a pu observer ces comportements agressifs en aquarium et in vivo en Floride. Si aucun congénère variétal n'est présent en captivité, il se défoule sur les espèces les plus proche biologiquement ou chromatiquement.

L'agressivité a trois fonctions principales: la bonne répartition d'individus dans un espace donné, la sélection effectuée par des combats entre rivaux et la défense de la progéniture.
Les prédateurs n'exterminent jamais complètement leurs proies au risque de se retrouver en situation de famine, par contre ils peuvent se montrer destructeurs pour d'autres espèces qui ont aussi les même proies. La théorie évolutionniste et conservatrice de l'espèce implique que notre congénère soit un ennemi qui menace notre propre survie. Sauf accident,  il y'a rarement un souhait d'éradication, le plus souvent un éloignement ou un défi de montrer qui est le plus fort car il faut quand même préserver son espèce. Trop de sujets pour trop peu de ressources et c'est la haine de son prochain. C'est particulièrement vrai dans les luttes de territoires des sédentaires. Néanmoins, les proies peuvent se liguer pour exercer des harcèlements sur leur prédateurs et ainsi faire pression. Pour les espèces nomades plus pacifiques entre elles, des luttes de pouvoir apparaissent pour déterminer le chef de meute. Chez ces êtres sociaux, les plus âgés font souvent office d'honorabilité et sont respectés par leur expérience acquise individuellement.
Cette agressivité semble innée à toutes les espèces et si elle n'est pas assouvie dans un acte violent, provoque frustration et se dirige vers le sexe opposé dans un couple s'il n'y pas d'autre congénère dans les parages. C'est le phénomène de bouc émissaire qui apparait souvent dans n'importe quel groupe. Il faut bien passer ses nerfs sur quelqu'un ou sur quelque chose, comme briser bruyamment un objet si on arrive à canaliser sa violence.
Peut-être pour éviter ces accès parfois incontrôlés, il existe une série de rites que les animaux ou les humains effectuent pour communiquer entre eux ou qui avaient une utilité précise que les générations suivantes ont oublié mais qui continuent à les pratiquer bien qu'ils en aient perdu la signification. Il existe des spécifications phylogénétiques qui prennent des centaines ou milliers d'années, d'autres vont plus vite comme les pseudo-spécifications culturelles qui différencient certains membres des différentes sociétés par de petites nuances. Ces mécanismes ont pour but d'éviter trop d'accès agressifs mais s'opposent à ceux de reproduction, nutrition ou fuite dans une sorte de "parlement des instincts".
Il existe donc des mécanismes inhibiteurs de l'agression, une ritualisation de combat factice chez beaucoup d'espèces. Le sport n'en est-il pas un ? La soumission manifeste apaise les tensions mais il y a aussi une sorte de tabou envers les juvéniles qu'on attaque pas du moins si l'on est capable de les identifier comme tels.
Des groupements anonymes peuvent s'opérer pour résister ensemble à un prédateur (tout en gardant un distance entre eux comme des mini territoires), sans toutefois parler d'amitié plutôt de neutralité. Dans ces cas où il n'y a pas de chef de meute, des hésitations d'un ou plusieurs sujets font ou pas se précipiter le groupe dans une fuite. Une vision romantique et anthropomorphique nous fait croire à une solidarité à toute épreuve entre couple qui se reproduit, mais c'est loin d'être le cas pour toutes les espèces. La plupart du temps il s'agit d'indifférence sauf dans certains cas comme les choucas, les cygnes...Les rats sont décris brièvement comme une sorte d'exception de vraie communauté sans vraiment de hiérarchie mais extrêmement violent envers les membres d'une autre "ethnie".
Cichlides et les oies sont particulièrement étudiées par l'auteur, et surtout ces oiseaux manifestent un amour envers leur partenaire qui peut durer une vie. Des pulsions agressives sont souvent détournées au dernier moment envers un bouc émissaire. C'est souvent avec les êtres capables d'un grand amour que se manifeste la pire haire intra spécifique. Il est étonnant de constater que les oies cendrées semblent les plus proches de nous en ce qui concerne les mœurs amoureuses.
L'homme, par orgueil, a souvent du mal à admettre qu'il fait lui aussi partie de la nature et un digne héritier de certains instincts primitifs hérités de ses lointains ancêtres.
Certains ne veulent pas aller au delà de ce qu'ils considèrent comme inexplicable de peur de perdre cette vénération qu'ils leur portent. Au contraire, arriver à tout expliquer et démontrer rend ces merveilles encore plus grandioses pour tout esprit un peu scientifique.


Dans l'histoire de l'évolution, la phylogenèse chez l'Homme qui n'est pas un carnassier n'a pas développé des mécanismes de restrictions contre ses penchants agressifs contrairement aux grands prédateurs. Une fois que les premiers humanoïdes ont commencé à développer une pensée conceptuelle et les premiers outils, rapidement cette coutume s'est répandue en quelques générations bien plus vite que l'évolution phylogénétique, c'est pourquoi l'instinct agressif a pris le dessus avant d'être embarrassé par une série de mesures construites par la morale responsable.
Les rites culturels qui baignent forcément tout nouveau né va le conditionner à une certaine morale correspondant à son milieu. La puberté est une période de rébellion contre cet ordre qui va engendrer un processus de fixation , une sorte de force irrésistible qui va pousser les jeunes vers une cause bienfaitrice ou pas et surtout se rallier à un groupement idéologique... Un enthousiasme militant puissant va galvaniser son appartenance à un groupe et est directement héritée de ses ancêtres pré humains dans des défenses collectives. Finalement ces divisions partisanes sont dans nos gènes, il ne peut y avoir une cause commune universellement ralliée. Il faudra toujours des opposants pour satisfaire notre soif intrinsèque de lutte surtout si notre situation semble menacée.


Pour terminer sur une note optimiste, l'auteur suggère surtout que tout le monde ait conscience de notre atavisme. Au lieu de refouler notre violence qui entraine d'autres problèmes, il faut la canaliser par des réorientions de son courroux comme la pratique du sport ou du défoulement sur un objet. Une belle envolée humaniste clôture cette approche biologique du mal avec des espoirs de catharsis entre nations qui empêcheront les guerres, une meilleur connaissance de "l'étranger" qui le rendra plus amical donc moins attaquable. Une foi en l'art, l'humour et la vérité scientifique qui dépassent les frontières sont les seules causes qui vaillent la peine, communes à tous les humains, de vraiment diriger son enthousiasme militant.


Excellente analyse et passionnante  à lire de ce pionnier de l'éthologie, prix Nobel de physiologie et médecine en 1973 mais qui avant de devenir un grand humaniste a adhéré au nazisme... 


 

Adrien de Gerlache de Gomery - Quinze mois dans l'Antarctique

 



Adrien de Gerlache de Gomery - Quinze mois dans l'Antarctique

La préface est signée par Elisée Reclus qui se réjouit de l'exploration documentée d'Adrien de Gerlache - belge de son état - de l'Antarctique dans un périple qui dura quinze mois entre 1898 et 1899.


L'auteur commence d'abord par une mise en situation (parfois un peu rébarbative) de l'état des découvertes de monde extrême austral mystérieux et peu hospitalier.
Depuis environ 1600, des expéditions se sont succédées avec plus ou moins de brio à explorer ces terres glacées en allant de plus en plus loin et documentant des découvertes d'îles. Cela a été une sorte de course entre les nations pour s'approprier les premières, les baptiser, les rebaptiser de noms relatifs à leur drapeau.
Vers les années 1800, les aspirations d'abord géographiques ou naturalistes se muent doucement en appât du gain et la chasse au phoque ou à la baleine battent leur plein, décimant durablement les populations animales locales. En effet après quelques années à peine, il n'est plus trop rentable de s'aventurer par là bas dans de longs voyages à l'issue incertaine pour quelques peaux ou graisse.


Le ton change heureusement pour le récit proprement dit. Les préparatifs sont longs et minutieux pour ce capitaine, il faut trouver un bateau, réunir une grosse somme. Grâce à divers souscripteurs dont en grande partie la Belgique elle-même, le départ a lieu le 16 aout 1897 du Port d'Anvers.
Son équipage d'une vingtaine d'hommes de plusieurs nationalités va quelque peu varier pour diverses raisons durant le voyage qui passe par Madère, Rio de Janeiro, Montévidéo puis le Détroit de Magellan et Punta Arenas. Dans cette Terre de Feu, le Belgica va manquer un définitif naufrage avant même d'avoir atteint son objectif. Devant rebrousser chemin pour se ravitailler, ils peuvent y observer une tribu fuégienne qui est en phase d'extinction, constamment persécutée par les Chiliens ou Argentins, privés de leurs terres et de guanacos car décimés par les blancs pour favoriser l'élevage de moutons.
Arrive la vraie phase d'exploration d'une zone encore vierge avec une série d'îles baptisées pour l'occasion Brabant, Liège, Anvers ... et le détroit de Gerlache qui se trouve dans l'espèce de cap géant qui pointe vers le Cap Horn. Le naturaliste et le géologue ne sont pas en reste puisqu'ils peuvent observer différentes espèces de pingouins, phoques, oiseaux, mouches ou puces et quelques maigres graminées.

L'hiver austral arrive à grands pas et leur cheminement dans la banquise se referme, les icebergs se coagulent et le Belgica finit immobilisé dans la glace pour le premier hivernage antarctique de l'histoire. L'équipage s'affaire à rendre les longs mois d'immobilité qui s'annoncent les plus supportables possibles en se calfeutrant. Ils se livrent toutefois à des observations météorologiques, biologiques et autre mesures marines.

Quand arrive la Nuit Polaire, ils doivent vivre dans les ténèbres durant un peu plus de deux mois ce qui ne sera pas sans conséquences morales et physiques ... Pris dans cette tenaille de glace, ils attendent l'été pour espérer une brèche pour quitter cet enfer blanc mais cela n'arrivera pas. Ils doivent tels des Sisyphes scier la banquise pour se frayer un passage qui leur permet in extremis avant un second hivernage, de dégager le bateau mais non sans peine et désillusions. Ils finissent par rejoindre de nouveau Punta Arenas (où ils essuient une dure tempête) alors qu'on les attend en Australie et puis retrouver leur patrie chérie après quelques contretemps.

J'ai été quelque peu dérangé par cet attachement nationaliste tout militaire, aux traditions et aux respect du drapeau. Le langage nautique m'a quelque fois perdu mais j'ai trouvé cette épopée passionnante avec de nombreuses photos et gravures d'après photos dans cette réédition de 2011 de l'original paru en 1902. 




Anna Akhmatova - Poème sans héros & autres œuvres



Anna Akhmatova - Poème sans héros & autres œuvres

 C'est Des livres rances qui m'a motivé à approfondir encore un peu ma connaissance de la littérature russe ici avec de la poésie.

Grande figure de la lyre du XXème siècle, sa créativité fut brimée par la terreur stalinienne bien qu'elle s'en sortit  plus ou moins bien (outre d'avoir contracté la tuberculose) mais ce n'est pas le cas de son entourage. Peut-être son patriotisme la sauva de l'élimination ?
Son style est sombre et elle fait partie du mouvement acméiste qui aspire à "unifier la Terre et l'Homme".

Dans ce recueil, après une biographie, une explication de son style, différentes publications sont rassemblées dont son fameux "Requiem" et son chef d'œuvre "Poème sans héros".
Le premier fut écrit entre 1935 et 1940 et raconte l'angoisse qu'elle éprouve pour son fils qui est happé par le NKVD et n'en sortira pas vivant mais aussi l'ambiance de plomb qui règne à cette époque de grandes purges. Malgré tout elle gardera une foi dans son pays qu'elle ne voudra jamais quitter.
Voici deux extraits qui m'ont particulièrement touché:

"Introduction

C'était le temps où ne souriait
Que le mort heureux de goûter la paix.
Comme une breloque inutile, Leningrad
Pendait aux murs de ses prisons,
Et le temps où, fous de douleur,
Marchaient déjà des régiments de condamnés,
Et les locomotives leur sifflaient
Le chant bref des adieux.
Les étoiles de la mort se figeaient au ciel,
La Russie innocente se tordait
Sous les bottes sanglantes,
Sous les pneus noirs "paniers à salade". "

" La sentence

Et le mot de pierre est tombé
Sur ma poitrine encor vivante.
Ce n'est rien, n'étais-je pas prête?
Bien ou mal, je m'en tirerai.

Aujourd'hui j'ai beaucoup à faire:
Il faut que je tue ma mémoire.
Il faut que mon âme soit de pierre.
Il faut apprendre à vivre à nouveau.

Sinon... Le chaud murmure de l'été
Célèbre sa fête à ma fenêtre.
Je pressentais depuis longtemps
Ce jour si pur et ma maison déserte. "


"Poème sans héros" est véritablement l'œuvre de la vie d'Anna Akhmatova puisqu'il lui a fallu 25 ans pour l'écrire. Il raconte l'époque chaotique de la Russie dans une sorte de description d'un réveillon de Nouvel an qui reste parfois difficile à bien comprendre..

 

Bernard Charbonneau - Tristes campagnes


Bernard Charbonneau - Tristes campagnes

Né à Bordeaux au début du XXème siècle, Bernard Charbonneau est ce qu'on pourrait appeler un précurseur de l'écologie politique. Sa plume acérée entre philosophie et histoire-géo tape dur contre le progrès, la technologie et l'urbanisation galopante. Il se veut le défenseur d'une ruralité en train de disparaître et ses publications, parfois à compte d'auteur, furent nombreuses. Il fut une sorte d'incompris de son temps et c'est aujourd'hui que sa pensée est redécouverte tant elle fut prémonitoire.

Ceci est paru en 1973 et son titre est un clin d'œil à Claude Levi Strauss. Le livre est divisé en "Ce qui fut", "Ce qui est", "Ce qui sera" et "Ce qui pourrait être".
Fier habitant du Sud-ouest, l'auteur nous dresse un portrait du Bearn, du Pays Basque et des Landes à l'ombre des Pyrénées dans cette idée de la campagne qui semble éternelle. Mœurs, portraits, géographie et histoire de cette région sont dépeintes avec un style vif et tranchant.
Mais cette image d'Epinal a été à jamais brisée par l'arrivée en grande pompe dans ces Trente Glorieuses d'une exploitation industrielle de soufre puis de gaz naturel, sans compter les centrales électriques et toute la diarrhée de bitume et d'automobiles. Le grand plan de la productivité effrénée au mépris de l'homme et de sa terre.  Les pavillons des bourgeois ont remplacés les etches traditionnelles, le tourisme de masse est venu saccager tout. Refrain connu mais ici dénoncé avec une verve particulière et une ironie grinçante.  Au point que cette diatribe finit un peu par tourner en rond. Témoin d'une violente transition, d'une révolution verte qui annihile les petits paysans au profit des gigantesques exploitations subsidiées, l'auteur voit s'éteindre une vie traditionnelle avec effroi.
Après une détérioration des milieux naturels, des constructions à n'en plus finir de routes pour accéder à moindre effort à tout coin de nature, on se met a créer des espaces protégés. Après avoir mondialisé un mode de vie urbain on se met à sauvegarder des vestiges d'une vie passée avec des musées du folklore local.

C'est à croire que le paysan du cru a toujours été bon avec son environnement mais que le diable atroce est venu de la ville. Peut-être un peu simpliste au final et idéalisé...
J'avoue que j'ai fini par écourter certaines pages qui me semblaient redondantes. Vers la fin, qui parle du futur (de 1973) un élan de science fiction cynique s'égrène avec des prophéties qui s'avèrent pourtant parfois effectives. Dystopie ou réalité? Pour les plus jeunes qui n'ont connus que le monde depuis 10 ans il n'y a peut-être pas trop lieu de remettre en cause le progrès. On parle d'un état de fait qui leur est inconnu sinon dans les films, les livres...
Bernard Charbonneau propose en fin d'ouvrage une société idéale pour son pays pour tenter de contrer la vague capitaliste et ravageuse de paysages, une sorte de guerre civile contre l'uniformisation et pour la liberté du monde de la nature.