
Jean-Didier
Urbain - L'archipel des morts
Essai paru en 1989,de cet ethnologue dont j'apprécie les réflexions, qui nous
amène à nous interroger sur un sujet qui nous concerne tous: la mort.
Pour débuter il y a lieu de délibérer sur ce grand passage dont personne n'a
vraiment pu dire s'il y avait une suite alors que beaucoup de questions se sont
bousculées dans les têtes depuis des millénaires. Ce qui est sûr c'est qu'il y
a différentes façons de marquer le coup à travers les âges et le monde depuis
l'inhumation, la crémation, l'embaumement, l'immersion ou l'
endocannibalisme...la cryogénisation. Ce qui ne change pas c'est qu'il y a une
volonté universelle d'éloigner le corps du défunt d'une manière ou d'une autre.
Les nécropoles sont des lieux entourés de murs, au loin des habitations.
Pour contourner cette immense angoisse, il faut se construire des mythes ou des
représentations, c'est pour ça qu'en déambulant, comme l'auteur, dans les
cimetières d'Europe on peut se confronter à diverses manières de traiter la
mort. Les cimetières sont comme des bibliothèques où on stocke les vies
passées.
Qu'il soit religieux ou étatique, le pouvoir a toujours eu droit de vie ou de
mort sur ses ouailles. La liste est longue à travers l'histoire pour le prouver
: génocides, massacres en tout genre.
En Occident depuis ces dernières décennies, il y a un escamotage de la mort,
celle ci est devenue obscène. Avant, elle faisait partie du quotidien et on y
était confronté très jeune. On mourrait au milieu des siens, des voisins.
Aujourd'hui elle taboue, la plupart du temps elle advient dans un milieu
médical dans la froideur des institutions. Le deuil autrefois était manifesté
et accepté par la communauté. Désormais il est honteux de se laisser aller à la
tristesse, il faut la refouler. Cela donne lieu à des névroses, des
frustrations. Même à l'agonie, on nie cette fin inéluctable et on cherche une
forme d'immortalité grâce aux progrès de la science. Ces thèmes ont été abordés
dans "Philippe Ariès - Essais sur l'histoire de la mort en Occident"
(je dois encore lire "L'homme devant la mort").
Certains peuples voient le vieillard comme supérieur par ses connaissances
accumulées durant toute une vie et transmet aux plus jeunes. Ici le vieux
devient vite obsolète et ringard tant évoluent vite les technologies et mœurs.
Il est perçu comme un boulet à demi fou, encombrant et inutile.
Quant au suicide, il est mal perçu car dans un monde où on est tente sans cesse
de cacher et nier la dépouille, il devient comme "une mort nue" qu'on
ne peut dissimuler.
Les trépassés continuent d'une
manière ou d'une autre à survivre dans les mémoires des vivants.
Il est devenu quasi impensable de se passer d'un cercueil qui isole le corps de
son intégration au sol. Pourtant jusqu'à récemment on enveloppait simplement le
corps d'un linceul. Il est devenu inconcevable que le corps puissent pourrir,
on est rassuré qu'il soit bien protégé dans un beau cercueil.
Il est donc mis à l'écart et stocké dans son caveau, "logique d'une
société qui refuse obstinément la perte, l'usure, l'altérité..."
Il semblerait que vouloir garder une trace tangible du défunt (monument,
tombe..) soit typiquement occidental. En Asie, on a recours à la crémation et à
la dispersion des cendres sans laisser de trace, comme pour intégrer la
dépouille au grand flux perpétuel de la vie.
Alors que le thanatopracteur tente de dissimuler les signes de la mort pour
rendre le corps présentable, il en va de même pour les architectures des cimetières.
Ils apparaissaient comme des jardins, des forets, des tours, des villes. Ils
furent d'abord éloignés des habitations et clairement définis, mais suite à
l'urbanisation galopante peu à peu entourés de logements et camouflés dans le
paysage. Les mœurs changent, il n'est plus tellement courant de souhaiter une
inhumation avec pierre tombale, l'heure est plus à la crémation et l'absence de
sépulture. Le manque de place, le refus d'octroyer des permis de nouvelles
nécropoles posent question. Les concessions à perpétuité ne sont plus autorisées
en Belgique depuis le début des années 1970.
Certains cimetières aux tombes anciennes tendent à se muséifier ce qui revient
à considérer la mort comme une chose du passé. On en vient à donner en
spectacle ce qui relève au départ de l'intime. Il y a du tourisme dans les
cimetières.
La préservation de ce passé revient à une sorte de "pré
historisation" du temps parallèlement à une négation du présent, un
holocauste du futur passé.
Les sépultures récentes par leur ressemblance peuvent provoquer un sentiment
d'absurdité au promeneur, ces clones relèvent d'un manque de considération pour
la question du trépas.
Ce n'est que depuis le XVIIIème-XIXème siècle que le corps repose au lieu de la
stèle de mémoire et la créativité mortuaire a pu s'exprimer au travers de
figures figées dans la pierre. On pourra apprécier des manifestations de l'art
mortuaire dans certains vieux cimetières.
Dans ses déambulations, Jean-Didier Urbain a analysé l'évolution des épitaphes
à travers le temps, entre minimalisme, suite de chiffres, textes qui rappellent
un temps qui fût et dont le souvenir nous revient au présent quand on le
rencontre. Ce qui est incontestable c'est l'érosion du texte funéraire. Il a eu
un glissement du "Ci-git" à "ici repose"," à la
mémoire de", pour ne garder que des noms, des dates voire rien du tout.
Le compromis entre inhumation et crémation existe dans les columbariums. Ces
derniers sont une forme de miniaturisation des cimetières.
Dans notre rapprochement de plus en plus osmotique avec la Machine, les recours
à la science pour prolonger la vie, notre déni des usures du temps, dans une
société de plus en plus aseptisée, la crémation séduit de plus en plus car elle
coupe court à toute image de pourrissement.