Pascal Quignard - Villa Amalia



Pascal Quignard - Villa Amalia

Il y'a parfois des mystères comme ce roman de 2006 arrivé dans ma liste de lecture je ne sais plus comment.
Roman où la grande musique plane, sur la blessure des trahisons, une sorte d'ode à la liberté individuelle, à l'émancipation, la plénitude dans la fuite.

C'est l'histoire d'une femme musicienne qui découvre l'infidélité de son compagnon et décide de tout plaquer. Elle retrouve un ancien camarade de classe qui va l'aider indirectement à passer à l'acte de la disparition volontaire. Ah mais peut-être que j'avais noté ça grâce à "Jean-Didier Urbain - Secrets de voyages (Menteurs, imposteurs et autres voyageurs impossibles)" ou " Hubert Prolongeau- Partis sans laisser d'adresse" ?

L'angoisse la gagne petit à petit que l'échéance approche de l'application de son plan: vendre sa maison, ses biens, laisser ses souvenirs pour un nouveau départ dont elle ne connaît rien. Elle change de coiffure, de vêtements et part avec du cash en poche par plusieurs trains pour traverser des frontières et vivre l'aventure dans les îles d'Italie et retrouver la poésie de la vie. Cela m'a légèrement fait penser à ma maigre connaissance d' Erri de Luca.
Elle tombe en pamoison devant une maison isolée et va tout faire pour y habiter. Vous l'aurez compris, c'est le titre du bouquin!
Une sorte d'étrangeté, des tristesse, de vieillesse s'installent peu à peu au point de devenir déroutant, il y a des changements de forme narrative qui s'entremêlent, des drames, des retrouvailles.


 

Alexander de Humboldt - De l'Orénoque au Cajamarca



Alexander de Humboldt - De l'Orénoque au Cajamarca

Ce grand voyageur et naturaliste allemand à cheval sur les XVIIIème et XIXème siècle a été une source d'inspiration pour le jeune Darwin. J'avais déjà eu un peu de mal à suivre "Steppes et déserts" mais ici j'ai carrément zappé certaines parties. J'avoue que je m'attendais plus à un récit de voyage qu'à un traité de naturalisme.

L'auteur nous emmène dans ses explorations du fleuve Orénoque et ses cataractes qui traverse plusieurs pays d'Amérique Latine. Il tente de ramener la vérité sur ses origines qui furent troubles même carrément erronées. Géologie et hydrologie nous sont expliquées.
Il décrit aussi une nuit de cris d'animaux dans des forets inextricables nommées inexactement "vierges" par l'imaginaire européen.
Il aborde un long chapitre sur la botanique avec de nombreuses digressions d'espèces à travers le monde. Il faut être plus qu'initié pour bien appréhender tout ça. Il parle de pollinisation de certaines plantes dioïques par les insectes.

Emerveillement aussi sur la fluorescence de la mer ou plutôt de ses micro-organismes. Je me suis un peu perdu dans les explications sur les coraux et la géologie marine...
Les vénérables arbres ont aussi droit à leur chapitre. Beaucoup d'énumérations un peu rébarbative...
La plus grosse partie du livre est consacrée à la physionomie des plantes. J'ai fini par me lasser et sauter pas mal de pages.

Descriptions, comptages entre différentes latitudes du globe.
De plus les classifications botaniques ont changé depuis le XIXème siècle donc je trouve que cette lecture a peu d’intérêt aujourd'hui. Herbiers, Palmiers, Malvacées, Mimoses, Bruyères, Cactus, Orchidées, Conifères, Lianes, Graminées, Aloès, Fougères, Saules, Myrtacées...
Un autre chapitre est  consacré à la vulcanologie et m'a très vite perdu.
Son court conte " La force vitale ou génie rhodien" est une allégorie du vitalisme et puis réfuté suite à ses évolution de rigueur scientifique, une sorte de mea culpa.

Pour conclure, il nous raconte ses impressions sur la région du Cajamarca et l'ancienne "résidence de l'Inca Atahualpa" où il parle du chemin des incas de Quito à Santiago saccagées par les conquérants...

Bref les vrais mordus d'histoire du naturalisme y trouveront peut-être leur compte.


 

Jean Pierre Pinù - Le commanditaire



Jean Pierre Pinù - Le commanditaire

C'est tout chaud, ça vient de sortir et c'est le premier ouvrage de cet auteur prometteur en autoproduction. J'ai d'abord cru à une nouvelle, mais ce serait plutôt une novella ou dirions nous un court roman. Il ne peut que m'inspirer les meilleurs présages en s'ouvrant et se refermant sur une citation de Cioran.

Géry est un banal archiviste miné par la routine mais aussi un peu par la picole. Un évènement pour le moins insolite va l'emmener dans une sorte de road trip de la Bretagne aux Ardennes belges.
Par delà ce pitch un peu planplan de prime abord, se cache une ode à la fuite des conventions, à la liberté de l'instant. Un rejet non dénué d'humour aussi du monde hyperconnecté pour se recentrer sur les rencontres fortuites des bistrots, une certaine nostalgie du temps où l'on pouvait encore se parler, fraterniser dans les vapeurs de l'alcool.

Entre polar et récit de voyage, ces lignes prouvent qu'une gueule de bois peut parfois mener à d'étranges décisions en titillant la corde sensible de la paranoïa. L'air marin succède à la chape de plomb de Pantruche,  avant de se dissoudre dans la sylve mais l'ambiance reste brumeuse jusqu'au soleil levant.
Un pied de nez à Hume qui affirmait " L'habitude est le grand guide de la vie humaine." Dichotomie entre thésaurisation et liesses dispendieuses, on en vient à s'interroger sur la valeur des choses.

"(...) j'avais finit par comprendre que l'argent ne vaut que ce qu'on en fait dans l'instant, que l'économiser est une concession à la médiocrité, et que la seule façon raisonnable de le traiter est de le brûler aussi vite  qu'il arrive, quitte à se retrouver fauché le lendemain avec la conscience tranquille d'un homme qui n'a rien gardé pour lui."

Vous pouvez vous le procurer via le site de l'auteur:

https://jeanpierrepinu.com/



 

Bertrand Russell - Eloge de l'oisiveté



Bertrand Russell - Eloge de l'oisiveté

Court essai paru en 1932 de ce savant polymathe qui s'efforce de remonter les bretelles de l'adage "l'oisiveté est mère de tous les vices".

Dans une démonstration teintée parfois d'humour, l'auteur nous prouve que la société industrielle a perverti notre conception du travail. Il y a ceux qui triment, ceux qui les dirigent et au sommet de l'échelle les possédants. L'Histoire a montré que les plus grandes évolutions émanaient d'une classe oisive et qui a donc contribué à une "amélioration".

Alors qu'avant on produisait ce qui était indispensable à la vie, on s'est retrouvé dans une course à la production et un sentiment de honte quant à sa jouissance.
En effet, il est bien vu de travailler mais moins de simplement profiter. On entre alors dans un engrenage qui pousse à fournir toujours plus d'effort pour une surproduction et ainsi une concurrence, le chômage et le scandale de ne rien faire. Cela a donné lieu (et est encore vrai dans certains pays) à des journées de travail de 15h. En 1932, il arrive à la conclusion qu'il faudrait dans l'idéal que chacun travaille 4h par jour pour arriver à satisfaire les besoins de tous. On aurait alors du temps pour les loisirs. Mais on est arrivé dans une société de divertissement passif: aller au cinéma, regarder le foot, écouter la radio... ce qui laisse dans l'ennui les esprits les moins imaginatifs englués cette manne de temps libre. Cette lassitude provient principalement de l'état d'épuisement généré par ces journées de corvée, on est donc moins enclin à rechercher des occupations qui demande de l'investissement moral et physique.

Il prône donc une inclinaison à la bonté et un remaniement de nos idéaux stakhanovistes avant l'heure, un frein à main dans la course lancée en ce début du XXème siècle qui presque 100 ans plus tard me semble fort utopique...
Cela m'a un peu fait penser en moins vindicatif à Jean-Victor Verlinde "L'ordre mon cul ! La liberté m'habite".



 

Simonne Jacquemard - Héraclite - Les Fragments



Simonne Jacquemard - Héraclite - Les Fragments

Paru en 2003 et sous-titré "Héraclite d'Ephèse ou le Flamboiement de l'Obscur" est une nouvelle traduction des quelques bribes qui nous sont parvenues de ce philosophe grec du VIème siècle avant JC. Les extraits proprement dit font à peine une trentaine de page sans vraiment de rapport entre eux dans un style concis, sentencieux. L'auteure tente de nous situer l'époque, la géographie et les conflits socio politiques du moment. On est aussi familiarisé avec la mythologie grecque mais aussi égyptienne qui eut une grande influence. J'ai été frappé par l'idée que pour Héraclite l'Egypte ancienne datait déjà de 2200 ans avant ce VIème siècle avant JC, à peu près le temps qui nous sépare aujourd'hui de ce fameux Jésus!!

Issu de l'aristocratie de l'époque, il s'est démarqué par son coté misanthrope, mystérieux, assez méditatif. Il a eu un coté un peu obsessionnel du Feu qui serait " à la fois présence permanente, concrète et Cause Originelle".

Pour lui  " le monde est sans commencement ni fin, et sa substance est celle d'un "feu éternellement vivant""
Bref peu donc nous est parvenu, voici quand même quelques citations que j'ai apprécié:

" Aussitôt nés, ils veulent obtenir la vie et les lots assignés par le destin.
Et ils abandonnent  après eux les enfants qu'ils ont faits pour connaître un sort identique, couronné par la mort"

" Quelle sorte de cœur et d'esprit peuvent-ils avoir?
Ils se laissent convaincre par des chanteurs populaires et prennent pour maître la foule.
Ignorant que toute multitude est mauvaise et que seul le petit nombre est de bonne qualité."

"Celui qui n'espère pas ne trouvera pas l'inespéré impossible à concevoir et hors de portée."



 

Alexandre Valassidis - Tirer



Alexandre Valassidis - Tirer

Encore une découverte dégotée au rayon belge. L'auteur est liégeois et a publié une poignée d'ouvrages entre romans et poésie. Ce très court roman vite avalé est sorti en 2024.

Les courts chapitres se succèdent dans une ambiance étrange, cotonneuse où les souvenirs semblent avoir désertés l'esprit du narrateur. L'histoire est décousue et il est question de deux oncles reclus dans une maison retirée, de bars clandestins, du septième étage d'un immeuble et surtout du canon glacial de ce flingue dégotté dans une énigmatique boite en fer.




 

Michaël Lambert - La vengeance (du Pangolin)




Michaël Lambert - La vengeance (du Pangolin)

Long poème paru en 2023 avec des variations de rythmes, de styles dont la figure centrale est le pangolin. Un peu d'humour, de tragique, de tranchant avec cette parodie de la déclaration des droits de l'homme version pangoline, l'animal veut prendre sa revanche sur les tares que l'homme lui impose. En effet, l'animal est devenu l'incarnation du mal aimé avec la crise récente du Covid. Las de cette mauvaise presse, Pangolin veut faire payer à l'homme les destructions de la nature et devenir poète. (C'est d'ailleurs un peu ce qu'il a fait en lui refilant le Covid). Loin des hommes, il va pouvoir enfin ressentir dans sa chair une poésie non pervertie qui s'épanouirait librement sans les ravages humanoïdes.


 

Jean-Didier Urbain - L'archipel des morts



Jean-Didier Urbain - L'archipel des morts

Essai paru en 1989,de cet ethnologue dont j'apprécie les réflexions, qui nous amène à nous interroger sur un sujet qui nous concerne tous: la mort.

Pour débuter il y a lieu de délibérer sur ce grand passage dont personne n'a vraiment pu dire s'il y avait une suite alors que beaucoup de questions se sont bousculées dans les têtes depuis des millénaires. Ce qui est sûr c'est qu'il y a différentes façons de marquer le coup à travers les âges et le monde depuis l'inhumation, la crémation, l'embaumement, l'immersion ou l' endocannibalisme...la cryogénisation. Ce qui ne change pas c'est qu'il y a une volonté universelle d'éloigner le corps du défunt d'une manière ou d'une autre.
Les nécropoles sont des lieux entourés de murs, au loin des habitations.

Pour contourner cette immense angoisse, il faut se construire des mythes ou des représentations, c'est pour ça qu'en déambulant, comme l'auteur, dans les cimetières d'Europe on peut se confronter à diverses manières de traiter la mort. Les cimetières sont comme des bibliothèques où on stocke les vies passées.
Qu'il soit religieux ou étatique, le pouvoir a toujours eu droit de vie ou de mort sur ses ouailles. La liste est longue à travers l'histoire pour le prouver : génocides, massacres en tout genre. 

En Occident depuis ces dernières décennies, il y a un escamotage de la mort, celle ci est devenue obscène. Avant, elle faisait partie du quotidien et on y était confronté très jeune. On mourrait au milieu des siens, des voisins. Aujourd'hui elle taboue, la plupart du temps elle advient dans un milieu médical dans la froideur des institutions. Le deuil autrefois était manifesté et accepté par la communauté. Désormais il est honteux de se laisser aller à la tristesse, il faut la refouler. Cela donne lieu à des névroses, des frustrations. Même à l'agonie, on nie cette fin inéluctable et on cherche une forme d'immortalité grâce aux progrès de la science. Ces thèmes ont été abordés dans "Philippe Ariès - Essais sur l'histoire de la mort en Occident" (je dois encore lire "L'homme devant la mort").
Certains peuples voient le vieillard comme supérieur par ses connaissances accumulées durant toute une vie et transmet aux plus jeunes. Ici le vieux devient vite obsolète et ringard tant évoluent vite les technologies et mœurs. Il est perçu comme un boulet à demi fou, encombrant et inutile.
Quant au suicide, il est mal perçu car dans un monde où on est tente sans cesse de cacher et nier la dépouille, il devient comme "une mort nue" qu'on ne peut dissimuler.

Les trépassés continuent d'une manière ou d'une autre à survivre dans les mémoires des vivants.
Il est devenu quasi impensable de se passer d'un cercueil qui isole le corps de son intégration au sol. Pourtant jusqu'à récemment on enveloppait simplement le corps d'un linceul. Il est devenu inconcevable que le corps puissent pourrir, on est rassuré qu'il soit bien protégé dans un beau cercueil.
Il est donc mis à l'écart et stocké dans son caveau, "logique d'une société qui refuse obstinément la perte, l'usure, l'altérité..."
Il semblerait que vouloir garder une trace tangible du défunt (monument, tombe..) soit typiquement occidental. En Asie, on a recours à la crémation et à la dispersion des cendres sans laisser de trace, comme pour intégrer la dépouille au grand flux perpétuel de la vie.

Alors que le thanatopracteur tente de dissimuler les signes de la mort pour rendre le corps présentable, il en va de même pour les architectures des cimetières. Ils apparaissaient comme des jardins, des forets, des tours, des villes. Ils furent d'abord éloignés des habitations et clairement définis, mais suite à l'urbanisation galopante peu à peu entourés de logements et camouflés dans le paysage. Les mœurs changent, il n'est plus tellement courant de souhaiter une inhumation avec pierre tombale, l'heure est plus à la crémation et l'absence de sépulture. Le manque de place, le refus d'octroyer des permis de nouvelles nécropoles posent question. Les concessions à perpétuité ne sont plus autorisées en Belgique depuis le début des années 1970.
Certains cimetières aux tombes anciennes tendent à se muséifier ce qui revient à considérer la mort comme une chose du passé. On en vient à donner en spectacle ce qui relève au départ de l'intime. Il y a du tourisme dans les cimetières.

La préservation de ce passé revient à une sorte de "pré historisation" du temps parallèlement à une négation du présent, un holocauste du futur passé.
Les sépultures récentes par leur ressemblance peuvent provoquer un sentiment d'absurdité au promeneur, ces clones relèvent d'un manque de considération pour la question du trépas.
Ce n'est que depuis le XVIIIème-XIXème siècle que le corps repose au lieu de la stèle de mémoire et la créativité mortuaire a pu s'exprimer au travers de figures figées dans la pierre. On pourra apprécier des manifestations de l'art mortuaire dans certains vieux cimetières.
Dans ses déambulations, Jean-Didier Urbain a analysé l'évolution des épitaphes à travers le temps, entre minimalisme, suite de chiffres, textes qui rappellent un temps qui fût et dont le souvenir nous revient au présent quand on le rencontre. Ce qui est incontestable c'est l'érosion du texte funéraire. Il a eu un glissement du "Ci-git" à "ici repose"," à la mémoire de", pour ne garder que des noms, des dates voire rien du tout.
Le compromis entre inhumation et crémation existe dans les columbariums. Ces derniers sont une forme de miniaturisation des cimetières.

Dans notre rapprochement de plus en plus osmotique avec la Machine, les recours à la science pour prolonger la vie, notre déni des usures du temps, dans une société de plus en plus aseptisée, la crémation séduit de plus en plus car elle coupe court à toute image de pourrissement.


 

San-Antonio - Le gala des emplumés



San-Antonio - Le gala des emplumés

Cela faisait plus de 50 livres que je ne m'étais pas octroyé cette petite fantaisie de littérature cocasse.

Ce numéro 55 daté de 1966 a été avalé en une journée dans lequel le commissaire est chargé de séduire une donzelle de plusieurs décennies. Cela va vite tourner à l'enquête sur un mort qu'on s'apprête à enterrer mais dont la contre-autopsie va révéler une mort suspecte. Un pactole équivoque met aussi la puce à l'oreille à nos duettistes San-A et Bérurier. Ce dernier moyennement efficace se laissera aller à la boisson provoquant les foudres de son supérieur. La chute relève presque de la science-fiction! 


 

Stefan Liberski - G.S. écrivain tout simplement



Stefan Liberski - G.S. écrivain tout simplement

Depuis mes lectures de "Une grande actrice" et "Néron rouge", je considère désormais comme des valeurs sûres les autres productions littéraires de ce couteau suisse belge!
C'est donc son deuxième roman paru en 1996 et on reconnait déjà sa plume facétieuse et acérée.
 
Il décrit G.S. qui est un aspirant écrivain égocentrique. Les courts chapitres sont parfois un peu comme des sketches plein d'ironie et pourraient ne pas avoir de suite logique entre eux. Il y 'a une vague histoire qui passe pour secondaire dans ce portrait au vitriol des artistes qui tentent d'être originaux jusqu'à l'absurde. Ces êtres dont la seule préoccupation est l'image qu'ils donnent aux autres pourvu qu'elle soit la plus lisse possible et surtout dans le vent. Il n'est pas rare d'adapter ses opinions selon son public pour toujours le caresser dans le sens du poil. Il ne faut pas non plus négliger le recours au mensonge. Vu qu'il est persuadé qu'un jour il entrera dans la postérité, G.S. assure ses arrières en préparant dors et déjà sa biographie qui promet une éclatante vanité. Il pratique aussi l'auto-interview pour se sentir exister.
Une chouette introspection dans le cerveau d'un raté.



 

Philippe Ségur - Vacance au pays perdu



Philippe Ségur - Vacance au pays perdu

Je ne sais même plus comment ce roman sorti en 2008 a atterri dans ma liste. On ne peut pas dire que l'histoire m'ait transcendé, il y a eu quelques traits d'humour mais on est vite tombé dans la caricature un peu poussive: l'Ouest rencontre l'Est, le végétarien à temps partiel, la malbouffe..  Mais ça se laisse lire, je dirais même que c'est parfait pour les vacances sans prises de tête.

Un homme un peu parano décide de partir à l'aventure en Albanie accompagné d'un ami et il leur arrive quelques péripéties mais il n'y a pas vraiment de décollage dans la narration. 


 

Günther Anders - L'obsolescence de l'homme - Tome II



Günther Anders - L'obsolescence de l'homme - Tome II - Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle

Je me gardais cette pièce à lire comme un bon gâteau dans l'armoire qu'on réserve pour une grande occasion. J'attendais donc beaucoup de cette "suite" de " L'obsolescence de l'homme - Tome I" et étais fin prêt à fumer du cerveau. C'est très dense avec beaucoup d'idées à digérer.
Cette collection d'essai est parue en 1980 (traduit en français de l'allemand seulement en 2011) et aborde plusieurs thèmes sur la fin de l'Homme. Ils n'apparaissent pas chronologiquement et sont étalés sur une vingtaine d'année entre les années 50 et 70. Ils ont été reclassées et remaniés pour constituer une suite logique.
Bien sûr cette menace nucléaire qui plane comme un vautour au dessus de nos têtes depuis 80 ans est souvent rappelée.

On débute avec l'obsolescence des objets qui était déjà soulignée en 1958 avant d'être aussi reprise par des auteurs comme Baudrillard, Latouche ...
"Le monde étant considéré comme une mine à exploiter" il faut à tout prix en tirer le maximum et appliquer mot pour mot " si on peut le faire, on est obligé de le faire".
Thème connu du capitalisme, il faut produire des biens de consommation pour assouvir les faims infinies des consommateurs. Mais "une humanité qui traite le monde comme un monde bon à jeter se traite elle-même comme une humanité bonne à jeter".
Mais là où la réflexion devient intéressante, c'est que si on applique ça à la lettre, un bien de consommation est par essence consommable (si possible au plus vite) et donc la notion de propriété disparait. On ne devient propriétaire de rien puisque il est destiné à disparaitre dès qu'il est acheté.
C'est pareil pour les émissions radio et télé, sauf quand il devient possible de les enregistrer et donc une sorte de propriété. L'industrie se rue sur l'occasion pour produire des biens passibles de la mettre en danger, mais elle trouve toujours de nouvelles occasions pour attiser les appétits.
La machine devient aussi de plus en plus importante, d'ailleurs l'homme pour se divertir fait de plus en plus appel à elle lors de ses moments de détente, comme pour se venger de lui voler son travail. L'auteur prend l'exemple de ces hommes collés à des machines à sous. A la fin des années 50, ce n'était pourtant qu'une prémisse du raz de marrée qu'allait provoquer comme dépendance celle ci en XXIème siècle!
Ce n'est pas un secret, la machine a remplacé l'effort que l'homme était obligé de faire pour produire sa subsistance, il faut moins d'hommes pour accomplir plus de richesses. D'où chômage, compétitivité pour obtenir un emploi et perte de la satisfaction d'avoir construit quelque chose vu que tout est abstrait (travail à la chaine). Notre envie d'effort est bafouée, donc on a inventé le sport pour pouvoir canaliser tout ça. Les hobbies aussi sont fait pour nous octroyer un temps faussement libre puisque nous n'avons le choix que dans tout ce que l'industrie nous propose de consommer.

La Machine tend à devenir globale, de plus en plus de complexité, de pièces interdépendantes. Et donc quand il y 'a un petit couac dans les rouages, cela influence toute le reste. Il n'y a qu'à voir le chaos engendré par un coupure générale d'électricité par exemple. Tous les objets connectés deviennent soudainement inutiles.
Pour revenir à l'Homme, l'auteur pointe l'obsolescence de l'anthropologie philosophique, car pour lui, poser la question "Qui est l'homme?" implique qu'il se démarquerait de ses collègues d'autres espèces vivantes, et qu'il aurait contrairement aux autres, une mission. Cela reviendrait donc à imaginer une forme de créationnisme déterministe.

Alors que la conquête spatiale bat son plein fin des années soixante avec comme point d'orgue le premier pas de l'homme sur la lune, on peut s'interroger sur la place des auteurs de science fiction dans la préparation des masses à la technocratie. Il va même jusqu'à affirmer une certaine connivence avec la vraie recherche scientifique. Les écrivains de science fiction seraient les voleurs vulgarisateurs et rêveurs de ce qui finit presque toujours par advenir. Donc, cet élan global qui vise à nous rendre adaptables aux nouvelles technologies, nous rend de plus en plus adaptés et finit par ne même plus se sentir. C'est le conformisme universel en quelques sortes ...
Partout, tout le temps nous sommes happés pour le monde moderne et nous ne nous posons même plus de questions, c'est devenu tellement évident, facile. L'intérieur se confond avec l'extérieur, nous ne nous cachons plus rien. A force d'uniformiser le monde, d'être gavés des mêmes choses, on en finira par nous parler à nous mêmes. Tout dialogue deviendra inutile car nous seront égaux en gavages.  

Aussi, nous sommes dans une société de racolage, sans cesse sollicités pour consommer au point que nous ne nous en rendons plus compte. A tel point que l'auteur considère le travail (devenu moins pénible grâce à la machine) comme un dernier espace de liberté. Une fois la fin du labeur, on entre dans la dictature du loisir, on est bombardé de publicité, entre la peste et le cholera, on doit acheter quoi qu'il arrive. Et puis nous devenons des travailleurs à domicile, assignés à consommer sans arrêt pour que l'industrie continue à produire.
Nous sommes donc tous des congruistes, pensant être libres mais nous ne sommes que l'application de la grande volonté de nos créateurs capitalistes.
Il y aurait un désert idéologique (au milieu du XXème siècle) et surtout un conformisme généralisé. Pire l'anticonformisme deviendrait tout ce qu'il y a de plus conformiste...

Un long chapitre est consacré à la perte de la sphère privée. Déjà fin des années 50 en pleine guerre froide, les appareils d'écoute se multiplient, se perfectionnent, l'arrivée massive de la télé à la maison fait perdre toute idée de dedans et de dehors surtout avec les émissions pré-téléréalité.
Face à cette vie publique permanente, on en vient à dire "qu'on a rien à cacher", seuls ceux qui s'insurgent deviennent suspects . Et pourtant on était encore loin des portables connectés 24h/24 partout sur le globe, des caméras de surveillances...La psychanalyse (selon l'auteur) est le bras droit du conformisme.

Dans ce monde de bruit, nous sommes à la fois mouchards et exhibitionnistes. Il devient presqu'impossible d'échapper au tumulte comme avec une "laisse acoustique". C'est encore plus vrai aujourd'hui avec ce flux constant de bavardages et d'infos. " Moins nous sommes censés nous mêler des décisions qui nous concernent vraiment, plus on nous mêle sans retenue à des choses qui ne nous concernent en rien, comme par exemple les angoisses d'impératrices iraniennes. Milles images recouvrent les relations dont est fait le monde, et cela d'autant plus que chaque scène des actualités télévisées qui ne durent qu'un instant reste un lambeau du monde et nous rend donc aveugles face à la causalité. Comme les images ne montrent guerre de relations mais seulement un ceci et un cela, nous sommes transformés en êtres purement sensibles; et cette victoire de la sensibilité sur l'intellect est incomparablement plus fatale que celle remportée par Lolita au dessous de la ceinture."

Niveau saturation, il y a aussi les images qui nous inondent. Un exemple: nous sommes séduits par des images de pays lointains, achetons nos vacances pour nous mêmes aller prendre le même cliché que la photo qui nous avait décidé pour boucler la boucle.
A force de fournir le minimum d'effort et d'être gavés de produits finis, nous devenons aussi des consommateurs d'opinions touts faites. Cela peut amener à un phénomène de neutralisation de la différence entre interprétation et fait.

L'Histoire est obsolète, nous sommes dans une période anhistorique car le triomphe de la technique et du capitalisme nous gave d'un flux continu de produits jetables qui sont liquéfiés, destinés à l'absorption immédiate. Rien ne dure donc, le présent succède au présent et donc l'historicité n'est plus possible. (Ceci me renvoie à Critique Sociale du temps)
D'ailleurs on retient souvent de l'histoire passée les grands progrès qualifiés "d'épochal" par les grandes avancées techniques : la découverte du feu, l'âge de bronze, l'imprimerie etc. L'Histoire ne retient que l'élite et passe sous silence le peuple qui pourtant a été indispensable aux souvenirs: grandes œuvres architecturales, guerres ...

La guerre est un excellent exemple de ce que l'industrie peut produire comme produit de consommation continu. Chaque arme dépassée demande une évolution et donc une nouvelle production dans l'escalade dont la bombe nucléaire sonne la fin de la récréation. Alors qu'on demande à ces machines de guerre de plus en plus performantes d'éradiquer des humains, lorsque les soldats reprennent la main en bons luddistes et tuent cela provoque un scandale. (Voir le massacre de My Lai).

Nous aspirons au confort, à la satisfaction de nos désirs et besoins. Dans un monde de Cocagne, tout est satisfait, mais c'est économiquement délétère, car il faut continuer à désirer pour pouvoir consommer encore plus dans le temps. Tout ce qui dure ou qui est trop grand est vu comme un obstacle entre un désir et sa satisfaction. Un gaspillage insupportable dans notre soif d'immédiateté.
C'est un paradoxe que nous voulions anéantir, le temps qui nous sépare de la fin mais que nous nous sentions désemparé une fois la fin atteinte. Nous sommes en perpétuel chemin vers un but à atteindre.
Notre vie est absurde car dénuée de sens, la Technique a réussi à vider le sens de tout travail qui devient un abstraction (accomplir une tâche répétitive à la chaine) et nous empêche d'apprécier la finalité. Dans un refoulement, on tente de lutter  contre le sentiment d'absurdité on fait appel à des thérapeutes (racketteurs de l'absurdité) pour qu'ils nous inventent un sens.
" ... les vrais malades sont ceux - et ils sont des centaines de millions- qu'ils n'ont jamais senti qu'ils menaient en fait une vie absurde, ceux qui ont appris tôt et avec succès à vivre dans l'absurdité et ne rien attendre d'autre."
La religion (judéo-chrétienne surtout) mais certains philosophes aussi ont promu l'Homme comme seul être porteur de sens en méprisant toutes les autres espèces. Celles ci n'étant inféodées qu'à l'Homme.
La théologie a aussi annoncé l'apocalypse, mais depuis la bombe nucléaire, il est possible d'éradiquer toute l'humanité. Pas seulement le présent, mais le passé (car plus personne ne sera là pour se souvenir des ancêtres) et aussi le futur (plus de descendance possible). En bons apprentis sorciers nous sommes devenus irresponsables des conséquences de nos actes et créations. Celles ci sont en passe de devenir autonomes, incontrôlables et bien sûr il n'est plus possible de revenir en arrière. Il est loin le temps où on pouvait poétiser sur le progrès.

Voilà pour tenter de résumer les grands thèmes abordés, je me rends compte qu'il y a des redites mais c'est pour aborder les choses sous un angle différent avec des variables supplémentaires.



 

Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray




Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray


Oscar Wilde, c'était un nom qui semblait faire partie des meubles de la littérature sans trop que je sache s'il était poète ou dramaturge. Ce qui m'a décidé à lire son unique roman daté de 1891, c'est (je crois car je n'ai pas noté le pourquoi)  "Une critique sociale du temps". Le hasard a fait que j'ai enchainé en peu de temps trois auteurs de la même époque: Stevenson, Mirbeau et Wilde.

Car en effet, il y est question du temps qui passe, des ravages de la vieillesse intolérable. Mais aussi de l'influence qu'on peut avoir sur les autres, surtout celle qui mène au vice, à la dépravation. C'est un roman miroir sur la vie d'Oscar Wilde lui-même qui est partagé entre différents personnages. L'obsession de l'esthétique est au centre de l'intrigue , qu'elle soit musicale, picturale mais surtout physique au mépris bien souvent de l'intelligence qui est raillée. Celle ci aurait le pouvoir de saccager la beauté. Les grandes passions nous dévorent momentanément avant de mourir, s'effacent aussi vite qu'elles sont apparues.
La quête des sensations devrait être notre seul gouvernail, ce nouvel hédonisme qui s'oppose au puritanisme de cette fin du XIXème siècle est la nouvelle drogue à la mode.
Il ne faut pas s'encombrer de sujets pesants, d'ailleurs "il suffit de ne pas parler d'un évènement pour qu'il ne se soit jamais produit". Mais peut-on vraiment changer quand on est corrompu? Avons-nous droit à une quelconque rédemption quand le mal s'est insinué en nous?

Je n'ai pas envie de résumer l'histoire une énième fois, simplement dire qu'il y a une inquiétante ambiance victorienne, un peu de perversion, du cynisme et une critique du dandysme de l'époque, de l'oisiveté des salons où l'on philosophe inlassablement, s'échangeant des sophismes ou des épigrammes (souvent cités par le personnage de Lord Henry).
J'ai adoré cette histoire tellement bien amenée avec un petit bémol sur un chapitre que j'ai trouvé ennuyeux avec digression sur les émerveillements des sens à renforts de recopiages de listes de parfums, musiques ou tapisseries..

Récit haletant jusqu'au bout, avec une série de réflexions savamment amenées qui nous font nous interroger sur le but de l'existence. A conseiller vivement!

 

Georges Perros - Poèmes bleus



Georges Perros - Poèmes bleus

Oubliant la débâcle de Papiers collés, je me suis laissé à aller à ce qui semble être son meilleur sorti en 1962. Ces poèmes sont dédiés à la Bretagne où l'auteur se rend en motocyclette dans un départ définitif de l'Ile de France. Il va retrouver "sa" femme et est fasciné par les consonances bretonnes des villages et des ruisseaux. C'est souvent en vers libres, parfois long ou court avec ou sans titre.
"Ken avo" et "Marines" sont très longs et un peu décousus, un autre est un hymne au refus individuel de faire la guerre.



 

Octave Mirbeau - Le jardin des supplices



Octave Mirbeau - Le jardin des supplices


Pour cette 300ème chronique littéraire, j'ai pu louer une édition de 1988 commentée additionnée d'une longue biographie de l'auteur, de critiques postérieures , de notes pour ce roman collage de 1899.

Dans la préface de Michel Delon, on situe le climat de l'époque où cette œuvre a été publiée: affaire Dreyfus, notoriété de l'auteur à la fois polémiste, journaliste, pamphlétaire...
La première partie appelée Frontispice est une sorte de mise en abîme philosophique qui tente de démontrer que l'homme a toujours soif de sang, de souffrance, de meurtre. Il n'y a qu'à voir ces jeux aux fêtes foraines où on s'exalte à massacrer des figures dans un mouvement cathartique d'apaisement de nos pulsions ou encore cette foule qui se masse pour assister aux exécutions.
L'Etat, l'Eglise et l'Armée ne sont que des tentatives pour régenter le meurtre.

Dans la deuxième partie intitulée "En mission", on est dans une satire de la politique de l'époque, ses magouilles, ses ficelles, ses manipulations et ses chantages. Revirement complet du récit pour que le principal protagoniste se trouve envoyé en tant qu'embryologiste (ce qu'il n'est bien entendu pas) à l'autre bout du monde. Lors de son voyage en bateau pour Ceylan, il s'éprend de Clara une rousse anglaise. Envolées lyriques, prémices de cruauté avec des récits de cannibalisme et puis il se laisse envouter par les délices charnels et mortifères vantés par la demoiselle.

"Le jardin des supplices" à proprement parler se passe en Chine où donc le héro se laisse emmener pour satisfaire son vice de la chair. Métaphore du jardin, du végétal exotique qui fascine, dont la luxuriance se compare à des orgies. Les bienfaits du colonialisme sont tournés en dérision. Ironie exagérée avec l'idée européenne que le monde leur appartient et qu'il peut être à loisir leur grande chasse gardée ou réserves d'esclaves.

Ce mélange d'articles et de fiction peut quelque peut dérouter. Des scènes de tortures succèdent à l'émerveillement botanique d'un jardin qui crée un drôle de mélange. Comme s'il fallait s'émerveiller de la nature pour reprendre son souffle face à toutes ces bassesses humaines. Clara est la perversion incarnée, elle est comme une enfant gâtée qui fait la moue lorsqu'elle n'est pas satisfaite.
Les chinois sont présentés comme les derniers artistes maitrisant l'art de la mort longue et pénible, pas comme ces européens qui la gaspillent bêtement avec des armes à feu.
Il faut quand même n'être pas trop sensible pour supporter certaines scènes mais il faut applaudir le style littéraire quoique parfois sur joué.



 

Olivier Bleys - Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes



Olivier Bleys - Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes

Titre énigmatique pour ce roman publié en 2015 qui se passe dans la banlieue de Shenyang.
La famille Zhang vit à l'ombre d'un arbre à laque qui est comme leur seule richesse cahotante . En effet, Wei est ouvrier au chômage et vit de petites combines. Ses parents sont morts et enterrés sous l'arbre qui sert un peu de lieu de culte à la maisonnée.
Dans un froid mordant d'hiver que de maigres sacs de charbons tentent de freiner, le chef de famille réussi enfin a réunir une somme qui permet d'acheter leur misérable logement de location. Ces économies ont mêmes été amassées du temps de ses parents. Il y a lieu de s'interroger sur cette nouvelle situation de propriété qui ne va rien changer au quotidien. Sa famille est dubitative quant à ce brusque délestage de l'économie de plusieurs vies. Ne serait-il pas mieux de racheter de nouvelles poêles ou une nouvelle TV? En même temps des projets miniers mijotent et viennent grignoter l'environnement proche. Conte aux situations kafkaïennes ou du pot de terre contre le pot de fer, la modernité vient chambouler cette famille anachronique. Le communisme se mue en ultra-capitalisme. (Il m'a fallu attendre un moment avant de situer l'époque du récit). La richesse se gausse de la pauvreté jusqu' à l'humiliation. L'amour et l'obstination parfois jusqu'à l'absurde finira peut-être par triompher.



 

David Le Breton - Sourire - Une anthropologie de l'énigmatique



David Le Breton - Sourire - Une anthropologie de l'énigmatique

Dans cet essai sorti en 2022, David Le Breton comme il en a l'habitude, nous gratifie d'un sujet qui peut sembler étrange, mais c'est tout à fait plaisant à lire.

Avec grosse dose de références littéraires, on aborde cet acte que tout le monde a au moins une fois dans sa vie esquissé.
A ne pas confondre avec le rire (objet d'ailleurs d'un autre ouvrage paru en 2018) qui est plus franc voire grossier, le sourire peut être un signe d'interactions sociales. Il ouvre la voie à un échange mais peut aussi être forcé pour avoir la paix, se faire accepter, peut-être pour camoufler un méfait...
Il peut aussi naître quand on est seul ou resté figé dans la mort. A contrario, il est un des premiers signe d'échange pour un nouveau-né avec ses parents. Il est crucial pour le développement futur de l'enfant d'établir une relation sensitive avec ses parents pour pouvoir se construire et se positionner dans le monde. A celles et ceux qui ont manqué cette étape, des dysfonctionnements apparaissent.
L'enfant né aveugle aura une visage impassible, il en va de même pour les autistes. Ils auront chacun leurs façon d'interagir avec le monde. Certaines paralysies de naissance ou de traumatismes peuvent empêcher toute forme d'expression, il est parfois possible avec beaucoup de travail de récupérer un peu de mobilité du faciès.

Dans un chapitre qui traite de la physiologie du sourire, on revient sur les théories darwiniennes et ses successeurs (comme Ekman) qui tentaient à l'époque d'universaliser les émotions. Aujourd'hui on prend ça avec circonspection, car c'est surtout une vision occidentale qui fait office de référence alors que chaque être humain a ses codes selon son statut social, son environnement etc. On ne peut pas établir une "botanique" des émotions qui serait vraie partout tout le temps et démontrable mécaniquement par un action précise de muscles. Il n'existe pas d'objectivisation tant il y a de variables.

Dans les religions, on peut constater une nette différence de représentation entre le Bouddha rieur et le Christ souffrant mais il y a plein d'autres réflexions sur les autres cultes.
Dans l'Art, le sourire s'est surtout développé à partir du XII-XIIème siècle. Plusieurs références à la peintures y sont citées avec bien sûr le fameux sourire énigmatique de la Mona Lisa de Léonard de Vinci.
Dans les traités d'éducation de la Renaissance, il est de bon ton de contenir un rire perçu comme vulgaire pour un sourire de bon aloi plein de maitrise de soi.
Avec l'apparition de la photographie, il était compliqué et solennel de se faire tirer le portrait donc  on voulait garder une image sérieuse de soi pour la postérité. Pas de sourire donc sur les photos (sauf dans quelques expérimentations amateurs) avant le début du XXème siècle.

Bien que selon le propre aveu de l'auteur, il est parfois difficile de conclure un sujet dont on pense avoir fait le tour, l'ouvrage se veut une ouverture vers d'autres sourires. 


 

Emmanuelle Pirotte - Flamboyant crépuscule d'une vieille conformiste




Emmanuelle Pirotte - Flamboyant crépuscule d'une vieille conformiste

Le hasard encore du rayon belge de la bibliothèque m'a fait découvrir la prose de la fille de feu Jean Claude Pirotte. Celle ci est historienne, scénariste et écrivaine. Elle a sorti une dizaine de romans jusqu'à présent. Celui ci date de 2024 et relate les derniers jours de Dominique Biron, une octogénaire qui vient de se faire diagnostiquer une malade d'Alzheimer.

Elle décide d'en finir et fait le bilan de son existence. Comme elle n'a plus rien à perdre ni à prouver elle y va franco dans ses désillusions et l'absurdité de la vie. En effet avec lucidité, elle se rend compte qu'on nous met et que l'on se complait dans des cases, qu'on passe sa vie dans la peur de tout et pour certains dans un petit confort bourgeois. Pleine d'amertume et de cynisme elle déballe ses regrets, quelques phases nostalgiques remplies d'ironie. Sur un ton grinçant elle règle ses comptes avec le conformisme, sa famille qu'elle n'apprécie que peu sauf sa petite fille Victoire.
J'ai refermé ce court roman avec une certaine tristesse communicative heureusement tempérée par quelques traits d'humour noir. 



 

Stephen King - Salem



Stephen King - Salem

Gros morceau que ce deuxième roman du maître de l'épouvante sorti en 1975. D'après sa préface de 2005 c'est l'un de ses préférés.
L'histoire est pourtant classique: une ville qui devient fantôme car ses habitants sont victimes de vampirisme. Il témoigne ainsi de son admiration pour le célèbre Dracula de Bram Stoker.
Il a quand même l'art de poser une ambiance avec beaucoup de personnages qui à priori n'ont pas de rapport entre eux et puis peu à peu le puzzle se dessine et la tension monte.

Ben Mears revient dans la ville de son enfance et se rappelle une sinistre demeure qui domine la ville de Jerusalem's lot: Marsen House. Il y a vécu ses premières terreurs. C'est un écrivain et rapidement il trouve l'amour. Mais des disparitions commencent à secouer la vie tranquille de cette petite ville. Un étranger rachète cette ruine dont personne ne veut et les soupçons se dirigent vers lui. On est alors entrainé dans une hécatombe sanglante.
Dans ma version actualisée, les 668 pages sont suivies de deux nouvelles parues dans le recueil Danse Macabre de 1978 sur cette ville à savoir "Un dernier pour la route" et " Jerusalem's lot". Cette dernière porte le titre "Celui qui garde le ver" dans Danse Macabre et la traduction française est différente et apparaît sous forme épistolaire, signe de respect évident pour Dracula.
En bonus on a encore les scènes coupées du roman mais j'avoue que j'ai vite laissé tomber car le soufflé était retombé. Cela s'adresse aux vrais fanatiques de Stephen King je suppose...


 

Georges Orwell - Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931-1943)



Georges Orwell - Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931-1943)

Par le passé j'ai bien sur lu les classiques "1984", "La ferme des animaux" mais aussi "Dans la dèche à Paris et à Londres", "Hommage à la Catalogne" ... En fait j'ai eu une phase monomaniaque d'Orwell il y a une vingtaine d'années.

J'ai découvert récemment quelques recueils d'essais dont celui ci qui m'a laissé une impression assez mitigée.
Cela débute par une mise au point "Pourquoi j'écris " daté de 1946 puis d'autres courts essais classés chronologiquement de 1931 à 1943. On comprend vite qu'au delà de l'égoïsme, l'esthétique et l'historicisme, le coté "politique" à pris le dessus. Les sujets sont forts variés mais on retrouve cette belle plume pleine de verve contre l'impérialisme, le capitalisme et le fascisme.
On pourrait y voir des à-côtés de ses romans avec des histoires en Birmanie puis une fronde contre les communistes lors de la guerre d'Espagne à laquelle il s'est engagé dans les Brigades Internationales. Il y rappelle sa déception envers les contre-révolutionnaires rouges qui ont étouffé dans l'œuf les élans libertaires. Mais aussi plus loin des comparaisons avec Mussolini ou Hitler (en 1942).

Une longue critique de Charles Dickens m'a quelque peu perdu vu que je n'ai rien lu de lui. On y apprend que bien qu'il ait critiqué une grande partie de la société anglaise de son époque, il a pourtant été admiré par tout le monde. Peut-être parce qu'il ne l'a jamais vraiment remise totalement en question. Chaque courant parfois antagoniste a voulu s'approprier l'auteur comme prêchant pour sa paroisse.. C'est un pilier de la littérature anglaise à tel point qu'il est omniprésent dans l'esprit anglais.
Il a aussi apparemment parlé de l'enfance comme personne d'autres et contrairement à la plupart de ses contemporains n'a pas fait preuve de chauvinisme anglais. Orwell part dans une longue analyse de la psychologie des personnages dans l'œuvre de Dickens, de ses considérations de classe, j'avoue avoir parcouru en diagonale certaines pages vu que je ne voyais pas de quoi il parle.

Il passe ensuite à une critique d'Henry Miller et son "Tropique du cancer" dont je n'ai personnellement pas retenu grand chose de positif avec un détour par Withman...Il dénonce un certain fatalisme, une légèreté de ces auteurs qui ne seraient plus du tout à la mode aujourd'hui (entendez en 1940). D'après lui, on ne peut plus ne rien dénoncer.
Mise en perspective d'autres auteurs démodés qui ont eu leur succès auprès d'une génération et sont tombés en désuétude et ont participé à créer une mythologie champêtre auprès des urbains ou le contraire.... et puis plus généralement de la littérature du début du XXème siècle et ses successions de modes. Comme écrivain, Il était de bon ton de se déclarer de gauche, voire adhérant du parti communiste, mais Georges Orwell a été dégouté de la politique et de l'allégeance à la Russie. Il vaut mieux n'adhérer à aucune idéologie pour rester véritablement libre.
Jack London, HG Wells ou encore Aldous Huxley sont aussi abordés. Le tout sous le prisme des idéaux et courants politiques et leurs contradictions, leur impasses.

S'en suit une longue analyse de la société anglaise de 1940-41 alors que la Deuxième Guerre Mondiale vient de débuter. Il vante les mérites du socialisme et tente d'en exprimer sa vision (presque son programme politique s'il était politicien). Cela a du être éclairant à l'époque, mais aujourd'hui c'est un peu désuet.
L'ouvrage termine avec un longue biographie d'Eric Blair le vrai nom de Georges Orwell.